Le selfie (ou la multiplication masturbatoire du soi)

Vous n’avez pas manqué le “selfie” qui a eu lieu entre Obama, Cameron et la première ministre danoise Helle Throning Schmidt. Cela a choqué les journalistes influents qui ont trouvé curieux que l’on s’amuse lors d’un enterrement, surtout celui d’un grand homme comme Mandela. Mais pourquoi pas finalement ? Là n’est pas la question. Ce qui est étonnant plutôt, c’est que trois chefs d’Etat prennent des photos d’eux-mêmes comme des gamins dans un photomaton.

Albrecht Dürer, Autoportrait, 1500.

Il y avait autrefois un philosophe, Levinas, qui pensait l’Autre. Qu’est-ce que l’autre ? C’est nous-mêmes tels que nous pouvons nous voir dans les yeux de ceux à qui l’on parle. Or pour ce philosophe, il y avait une transcendance dans le visage d’autrui. Rien qu’à regarder le visage de quelqu’un, par ses réactions, par ses transformations infinies, nous nous retrouvons nous-mêmes, nous ne pouvons pas douter que l’autre soit un autre nous. Cela implique que nous nous conduisions de façon éthique. Il n’y a aucune différence entre faire souffrir l’autre, ou le tuer, et faire la même chose sur nous-mêmes, puisque nous sommes l’autre de l’autre.

Emmanuel Levinas (1906-1995)

C’est que Levinas a voulu tirer leçon de la guerre et de l’extermination des siens. Je ne lui ferai pas le tort de déconsidérer sa pensée que je trouve souvent abstraite et parfois naïve. Il y a un bel idéal dans sa conception du visage, voire même un véritable absolu. Mais il faut croire que Levinas est mort avant d’avoir lu Stylist, le pauvre. Il n’aura donc pas pu voir cette couverture étrange : une connasse ordinaire (cela aurait pu être un connard ordinaire, mais c’eut été moins joli), qui s’était prise en photo quatre fois, avec quatre ports de tête différents. Ce qui m’hallucine, chères lectrices, chers lecteurs, c’est qu’au contraire de la peinture de portrait, qui requiert une certaine dignité, et donc une gravité et un ridicule, on voit dans la photographie de portrait éclater la vanité et la stupidité de ceux qui s’y prêtent. Souvenons-nous des premières reprographies de Warhol, qui se faisait sans vergogne du blé sur des fomblards flattés de voir leur gueule reproduite comme si on démultipliait leur existence banale et sordide d’égocentrisme comme autant de statues à leur gloire de papier.

Car lorsque l’individu par égocentrisme a chassé toute altérité, qu’il est pleinement satisfait de lui-même au point de ne plus considérer tout échange que par comparaison avec la masturbation, il ne lui reste plus qu’à démultiplier son image. Son visage, l’effet du maquillage et de l’âge, les mimiques qu’il se lance à lui-même pour mettre en valeur cette apparence qui n’intéresse que lui, est un moyen d’envahir sa propre conscience de sa représentation. Il a enfin trouvé un moyen de ne s’intéresser indéfiniment qu’à lui : il se clone.

File:Courbet Autoportrait.jpg

Gustave Courbet, Autoportrait dit Le fumeur de pipe, 1848-1849

Notre cher journal Stylist, que je lis avec la délectation d’une frivolité assumée, nous dit que l’autoportrait par cellulaire révolutionne les codes de la beauté, en gros, en assumant que nous puissions être moches sur certaines photos. Nous aurions en fait besoin du portable pour nous construire une image de nous-mêmes, ce qui montre bien que la personnalité contemporaine est un gouffre de narcissisme qu’aucune culture ne peut combler. Mais le selfie n’est pas l’autoportrait de Rembrandt, de van Gogh ou de Durer. L’autoportrait de l’artiste était le miroir de son oeuvre, il était une façon d’assumer son art et de montrer sa profondeur intérieure.

Or ceux qui pratiquent le selfie ne créent rien, ils font penser à cet épisode du Déclic de Manara où des beautés enfermées dans une secte apprennent à se masturber devant le miroir pour trouver l’excitation suprême du soi sans jamais se laisser jouir (avec la prétention d’appeler les extra-terrestres). Et de la même façon, le selfie ne permet pas à ceux qui le pratiquent de jouir d’eux-mêmes, parce que ce n’est jamais que leur apparence qui est mise en scène : un masque quotidien et creux. Mais enfin, par cet engouement pour la pseudo-oeuvre qu’est le selfie, l’être contemporain s’est enfin prouvé qu’il pouvait se nourrir indéfiniment du néant absolu qu’il est devenu.

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, Autoportrait, 1663.

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