Liberté d’opinion : la route de la servitude passe par Charlie

Je ne suis pas Charlie
Publié le 12 mars 2015 dans Libertés publiques

Le texte est long, mais il vaut vraiment la peine d’être lu. Au-delà de l’actualité immédiate et des méfaits du conformisme de la pensée unique, notre ami Gilles Dryancour met à nu les dysfonctionnements de nos interprétation et pratique contemporaines de la démocratie. Il révèle pourquoi l’analyse d’Hayek sur les engrenages de la pensée totalitaire est plus que jamais d’actualité. À retenir notamment sa brillante analyse du marché des opinions comme une catallaxie.

Par Gilles Dryancour.
Un article de l’Institut Turgot

charlie credits Marc Wainwright Photography (licence creative commons)

Les attentats islamistes de Paris, des sept, huit et neuf janvier dernier, ont donné lieu à l’opération de propagande médiatique la plus aboutie du XXIe siècle. La canalisation de l’émotion collective au travers du slogan ’ »Je suis Charlie’ » fut un véritable coup de génie qui restera certainement dans les annales de la psychologie sociale.

Transformer l’indignation collective en soutien du gouvernement le plus impopulaire de la cinquième république n’était pas acquis d’avance.

L’exploit est techniquement remarquable, même si la recette en est connue depuis la fin du XIXe siècle

En effet, Gustave Le Bon écrivait, déjà en 1895, dans la Psychologie des foules :

« En étudiant l’imagination des foules, nous avons vu qu’elles sont impressionnées surtout par des images. Si l’on ne dispose pas de ces images, il est possible de les évoquer par l’emploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la magie. Ils provoquent dans l’âme des multitudes les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer »1.

De toute évidence, l’un des buts de la formule ’Je suis Charlie’ était d’anesthésier l’âme inquiète des multitudes confrontées au retour du tragique, dans une France dominée par les idéologies néo-rousseauistes qui instillent dans nos esprits que l’État dispose des attributs divins pour la construction d’une société parfaite où toute forme de mal sera éradiquée.

La perfection étant le dogme central de cette ‘statolâtrie’ post-soixante-huitarde, tous les faits qui viennent l’invalider seront niés par ses thuriféraires. Toutes les opinions attachées au principe de réalité seront combattues, au besoin par la loi.

Ainsi, le débat médiatique sur la lutte contre le terrorisme, s’est-il très rapidement déplacé vers le supposé besoin de limiter la liberté d’expression. Comme si la France souffrait d’un excès de libertés publiques et que de cet excès naîtrait le terrorisme islamiste.

Nous défendrons, ici, l’hypothèse strictement opposée. Nous essaierons de montrer comment la limitation de la liberté d’expression empêche les opinions de s’autoréguler et nuit gravement à l’harmonie sociale.

L’ambition de ce papier sera de poser quelques bases nouvelles, fondées sur la raison, pour un retour à une liberté d’expression vraiment digne d’une démocratie libérale.

Certes, par les temps qui courent, nous ne nous faisons aucune illusion quant à la portée d’une telle démarche. Comme l’écrivait encore l’excellent Gustave Le Bon :

« Dans l’énumération des facteurs capables d’impressionner l’âme des foules, nous pourrions nous dispenser de mentionner la raison (…) les foules ne sont pas influençables par des raisonnements (…) Aussi est-ce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner »2.

À défaut d’impressionner les foules, nous aurons, au moins, la satisfaction de présenter quelques idées utiles pour combattre la dictature des émotions, prélude à l’arbitraire et à la servitude.

Le Politique n’a aucune légitimité à encadrer la liberté d’expression

Dans les jours qui ont suivi les attentats à Charlie Hebdo, un discours a particulièrement retenu notre attention. C’est celui donné par le premier ministre Manuel Valls, le treize janvier, lors de la séance spéciale de l’Assemblée Nationale. Un discours ovationné par les députés qui, sur le moment, n’en ont peut-être pas perçu la véritable portée :

« Que la justice soit implacable à l’égard de ces prédicateurs de la haine ! Je le dis avec force ici à la tribune de l’Assemblée nationale ! Et allons jusqu’au bout du débat. Allons jusqu’au bout du débat, Mesdames et Messieurs les députés, quand quelqu’un s’interroge, un jeune ou un autre citoyen, et qu’il vient me dire à moi ou à la ministre de l’Éducation nationale ‘’mais je ne comprends pas, cet humoriste, lui, vous voulez le faire taire et les journalistes de Charlie Hebdo, vous les montez au pinacle’’ mais il y a une différence fondamentale et c’est cette bataille que nous devons gagner, celle de la pédagogie auprès de notre jeunesse ».

Sur la forme, on sera frappé par la similitude de l’argumentaire de Manuel Valls avec l’aphorisme de Saint-Just lorsqu’il a déclaré qu’il ne saurait y avoir de liberté pour les ennemis de la liberté.

C’est là un sophisme de généralisation dont John Stuart Mill nous dit que la conclusion en est vicieuse, car  le procédé inductif sur lequel il est construit est fondamentalement erroné.

Chez Manuel Valls, ce sophisme de généralisation prend la forme suivante : au nom de la liberté d’expression, il convient de limiter la liberté d’expression.

L’artifice rhétorique est connu depuis qu’il existe des assemblées et des débats politiques. On se souviendra que Jules César avait obtenu, du sénat romain, des pouvoirs quasi-monarchiques en prétendant vouloir sauver la république.

César aussi avait été ovationné par une assemblée ébahie par ses déclarations promettant le retour de l’ordre dans une Rome bouleversée par la guerre civile.

L’histoire des nations est faite de drames. Si elle ne se répète jamais à l’identique, elle a une fâcheuse tendance à bégayer pensait Hegel3. Sans doute parce que la nature du pouvoir politique est de se concentrer. C’est là une fatalité que pressentait Aristote lorsqu’il décrivait, dans le livre VI de La Politique, l’irrémédiable dégradation de la démocratie en démagogie.

Pour Aristote, les hommes de gouvernement, guidés par leur soif de pouvoir, en viennent inévitablement à altérer les principes mêmes de la démocratie.

Quels sont ces principes ?

« Le principe du gouvernement démocratique, c’est la liberté. On croirait presque, à entendre répéter cet axiome, qu’on ne peut même pas trouver de liberté ailleurs ; car la liberté, dit-on, est le but constant de toute démocratie (…) Son second caractère, c’est la faculté laissée à chacun de vivre comme il lui plaît ; c’est là, dit-on, le propre de la liberté, comme c’est le propre de l’esclavage de n’avoir pas de libre arbitre. Tel est le second caractère de la liberté démocratique. Il en résulte que, dans la démocratie, le citoyen n’est tenu d’obéir à qui que ce soit ; ou s’il obéit, c’est à la condition de commander à son tour ; et voilà comment, dans ce système, on ajoute encore à la liberté, qui vient de l’égalité »4.

Comme on le comprend aisément, l’alternance du commandement, c’est la circulation des élites. Par définition, celle-ci n’est pas dans l’intérêt de ceux qui détiennent le pouvoir. Leur intérêt est, au contraire, d’en limiter l’accès à tous les concurrents potentiels.

Il s’ensuit que l’élite gouvernante ne prendra jamais de décision collective qui serait contraire à ses intérêts particuliers bien compris.

Aussi, quand les hommes de gouvernement proposent de limiter la liberté d’opinion – cela quel qu’en soit le prétexte -, on peut être absolument certain qu’ils le feront de telle manière à renforcer leur pouvoir personnel.

Selon nous, ce simple constat suffit amplement à délégitimer toute intervention du Politique dans le domaine des libertés publiques.

La proposition peut sembler singulière dans un pays de culture monarchique et bonapartiste. Elle était manifestement plus familière aux pères fondateurs de la république des États-Unis quand, en 1791, ils adoptèrent le premier amendement à la constitution de 1776.

Cet amendement énonce que :

« Le Congrès ne fera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser à l’État des pétitions pour obtenir réparations des torts subis ».

Comme nous pouvons le lire, le premier amendement a été conçu comme une limite institutionnelle et rationnelle à toute future dérive autoritaire de la république états-unienne.

Par contraste, les articles 10 et 11 de la déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 sont beaucoup plus ambigus :

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi […] La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi »5.

Contrairement à une idée reçue, la déclaration de 1789 ne sacralise pas la liberté d’expression. Elle n’en fait même pas un principe constitutionnel puisqu’elle laisse au législateur le soin de l’encadrer, au travers de la très vague notion de l’abus de liberté.

Immanquablement, la soumission de la liberté d’expression à des majorités parlementaires de circonstance autorise tous les abus… de pouvoir. Pour la restreindre, il suffit d’étendre le domaine de la loi interdisant les opinions jugées non-conformes, par l’élite dirigeante. Ce que n’ont pas manqué de faire de nombreux gouvernements, depuis la révolution française. Et, plus remarquablement encore, presque tous ceux de la cinquième république.

Dès lors, on pourrait logiquement se poser la question de savoir quelle idéologie justifie la mise en place de tout un appareil de répression des opinions, allant de la spoliation des biens à l’emprisonnement.

L’exercice du pouvoir de censure est plus important que les dogmes qui le justifient

censure net  (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

À la question de savoir quelles idéologies justifient la répression des opinions, Jonathan Swift a répondu que n’importe quel dogme faisait l’affaire des hommes de l’État. Dans les Voyages de Gulliver (1721), c’est précisément le sens qu’il donne à la querelle dite des petits et des grands-boutiens dont l’allégorie n’a rien perdu de sa piquante ironie :

« Tout le monde convient que la manière primitive de manger des œufs avant que nous les mangions est de les casser par le gros bout ; mais l’aïeul de sa majesté régnante, pendant qu’il était enfant, sur le point de manger un œuf, eut le malheur de se couper un des doigts, sur quoi l’empereur son père donna un arrêt pour ordonner à tous ses sujets, sous de graves peines, de casser leurs œufs par leurs petits bouts (…) On suppute que onze mille hommes ont, à différentes époques, aimé mieux souffrir la mort que de se soumettre à la loi de casser les œufs par le petit bout. Plusieurs centaines de gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière ; mais les livres des gros-boutiens ont été interdits depuis longtemps et tout leur parti a été déclaré, par les lois, incapable de posséder des charges »6.

L’utopie de Swift nous enseigne que l’appartenance à l’élite implique l’adhésion à l’idéologie dominante. Ici, la manière de manger des œufs. Toute opinion divergente sera réprimée et conduira à l’exclusion, à la mort sociale, voire à la mort physique.

Dans son monumental 1984, Orwell reprendra cette idée. Il la complètera en suggérant que le socialisme (L’Angsoc) est l’idéologie la plus apte à la conservation du pouvoir par l’élite produite par le système politique. Ceci, parce que le socialisme est foncièrement détaché du réel. Plus concrètement, les dogmes socialistes donnent les moyens, à ceux qui gouvernent en leur nom, de réprimer toutes les opinions fondées sur l’expérience raisonnable de la vie en société. C’est-à-dire d’étouffer la moindre dissidence.

Dans 1984, la condition la plus importante d’appartenance à l’élite est la faculté de nier la réalité, tout en croyant sincèrement l’inverse. C’est la fameuse ’’double-pensée’’, et le ’’noir-blanc’’, chers à Orwell.

La faculté de croire que le mensonge est la vérité n’est pas donnée à tous. Elle est l’apanage de quelques rares individus formés dès l’enfance et soumis à une discipline irénique de tous les instants :

« Il est vrai que notre société est stratifiée et très rigidement stratifiée (…) Il y a beaucoup moins de mouvements de va-et-vient entre les différents groupes qu’il y en a eu à l’époque du capitalisme (…) L’essentiel de la règle oligarchique n’est pas l’héritage de père en fils, mais la persistance d’une certaine vue du monde (…) Un groupe directeur est un groupe directeur aussi longtemps qu’il peut nommer ses successeurs. Le Parti ne s’occupe pas de perpétuer son sang, mais de se perpétuer lui-même (…) Les croyances, habitudes, goûts, émotions, attitudes mentales qui caractérisent notre époque, sont destinés à soutenir la mystique du Parti et à empêcher que ne soit perçue la vraie nature de la société actuelle (…) On considère qu’il est indifférent de savoir quelles opinions les masses soutiennent ou ne soutiennent pas. On peut leur octroyer la liberté intellectuelle, car elles n’ont pas d’intelligence. Mais on ne peut tolérer chez un membre du parti le plus petit écart d’opinion, sur le sujet le plus futile (…) On exige d’un membre du Parti, non seulement qu’il ait des opinions convenables mais des instincts convenables. Nombre de croyances et attitudes exigées de lui ne sont pas clairement spécifiées sans mettre en évidence les contradictions inhérentes à l’Angsoc. S’il est naturellement orthodoxe… il saura en toutes circonstances, sans réfléchir quelle croyance est la vraie, quelle émotion est désirable »7.

D’une certaine manière, la réalité française a dépassé la fiction orwellienne. Les attentats de Charlie Hebdo ont montré que le même conformisme est désormais exigé des masses et des élites. Ainsi,Nathalie Saint-Cricq, responsable du service politique de France 2, a déclaré dans le journal de treize heures du 12 janvier :

« C’est justement ceux qui ne sont pas Charlie qu’il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui balancent sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur.Eh bien ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale. et là, l’école et les politiques ont une lourde responsabilité. » Sic.

Cette déclaration rappelle, à s’y méprendre, la phraséologie des organes de presse soviétiques. Les journalistes de la Pravda réclamaient, eux-aussi, de traiter et de réintégrer les ‘’hooligans’’ (expression consacrée pour désigner les dissidents) dans la communauté socialiste.

De telles admonestations ne laissent rien présager de bon au moment où quelques sondages, des plus opportuns, viennent donner l’impression que les Français aspirent à une limitation de la liberté d’expression. Ainsi Le Figaro titrait, le 18 janvier, qu’un Français sur deux était pour cette limitation.

On peut s’interroger sur la valeur d’un tel sondage réalisé sous le coup de l’émotion. Dans tous les cas, il vient à la rescousse de nombreuses déclarations gouvernementales promettant de nouvelles lois pour restreindre la liberté d’expression sur Internet. Nous y reviendrons.

De toute évidence, nos hommes de gouvernement n’ont pas retenu les leçons de la sociologie orwellienne. Dans 1984, l’hyper-conformisme est la condition de la détention du pouvoir. Si chaque citoyen est soumis aux mêmes contraintes comportementales que l’élite gouvernante, la concurrence idéologique se déplace, alors, de l’extérieur à l’intérieur du système politique. C’est ce qui s’est passé en Chine et en Union Soviétique.

C’est bien le même parti communiste chinois qui a conduit la révolution culturelle, sous Mao, et qui, progressivement, a instauré une dictature de marché, sous Zhou Enlai et Deng Xiaoping. Tel était également le projet de Michail Gorbatchev dont la pérestroïka était censée réformer la société soviétique tout en conservant le monopole du pouvoir au parti communiste.

Si l’évolution des opinions est inévitable, pourquoi les hommes de gouvernement essayent-ils de l’empêcher, au risque de faire imploser la société en l’empêchant de s’adapter à une réalité toujours mouvante ?

La raison en est assez simple : en figeant l’éventail des opinions, on ralentit la circulation des élites. C’est ce que montrent, les exemples de la Corée du Nord et de Cuba. Un jour viendra où les dogmes centraux de ces deux régimes s’effondreront aussi. Mais, en attendant, ces dogmes permettent à la même caste dirigeante de se maintenir au pouvoir depuis plus d’un demi-siècle.

En nous inspirant des raisonnements précédents, et aussi des apports de Michels et Pareto, nous pouvons déduire un nouveau postulat de la loi d’airain de circulation des élites politiques par lequel sa vitesse est proportionnelle à l’intensité de : i) la tolérance vis-à-vis des opinions divergentes, ii) l’accès au marché politique et iii) la durée et du nombre des mandats.

Certes, on peut objecter que la France n’est ni la Corée du Nord, ni Cuba. Néanmoins, la répression des opinions hétérodoxes y prend des formes de plus en plus comparables.

À marche forcée sur la route de la servitude

Chaque année qui passe, l’on sent bien que l’étau se resserre autour de la liberté d’expression. Les tribunaux jugent de plus en plus d’affaires liées aux délits d’opinion. Quelquefois sans le moindre entendement. Ainsi, le 15 janvier l’on apprenait qu’un « simple d’esprit » a été arrêté, puis condamné, par le tribunal correctionnel de Bourgoin-Jallieu à six mois de prison ferme pour ‘’apologie directe et publique d’actes de terrorisme’’.

Ceci en dépit d’une expertise psychiatrique qualifiant la personne « d’immature et souffrant d’une altération certaine du discernement ».

Si l’on arrête désormais les attardés mentaux pour crime contre la pensée unique, les enfants ne sont pas davantage épargnés :

« Un élève d’une classe de CE2, âgé de 8 ans, a été entendu, mercredi 28 janvier, pendant 30 minutes dans un commissariat de Nice, dans le sud de la France. Le motif : … L’enfant a refusé d’observer une minute de silence et de participer à une ronde de solidarité dans son école primaire, au lendemain de l’attaque contre le journal satirique, a indiqué le directeur départemental de la sécurité publique (…) Dans le contexte actuel, le directeur de l’école a décidé de signaler ce qui s’est passé à la police », précise le commissaire Authier, en notant qu’il ne s’agit aucunement d’une plainte (…) L’avocat du jeune garçon, Me Sefen Guez Guez (…) a affirmé que l’enfant est poursuivi pour apologie d’acte de terrorisme. C’est écrit noir sur blanc sur le PV ».

Il faut le lire pour le croire. De telles dérives auraient été impensables, il y a vingt ans à peine. C’est dire à quel point l’opinion publique s’est habituée au traitement policier des propos jugés non-conformes par ses gouvernants.

À ce rythme, aucune divergence ne sera bientôt plus tolérée. Toutes les formes de contestation seront réprimées, y compris celles basées sur l’humour. C’est ce qui est arrivé, début février, au notaire Dominique Bartoli, convoqué au commissariat d’Ajaccio, au motif qu’il aurait menacé de mort Emmanuel Macron. Ce que le ministre avait publiquement dénoncé devant l’Assemblée Nationale, le 2 février, parlant d’une attitude intolérable de la part d’officiers publics ministériels et annonçant qu’il avait porté plainte pour menaces de mort.

Enquête faite, il est apparu que lesdites menaces étaient interprétées à partir d’une photographie où l’on pouvait lire « À vendre. Notaire furibard, 40 ans, itinérant, connaît tous les chemins de son pays. Permis de chasse pour plumes, battues, Macron, R. Ferrand. Plasticages possibles ».

Me Bartoli a ajouté qu’il n’était pas à l’origine de l’image postée sur twitter et qu’il a voulu se moquer de ses origines en parodiant le film ’ »l’Enquête corse’ ».

Devant le ridicule de la situation, le notaire est ressorti libre du commissariat et n’a fait l’objet d’aucune poursuite, pour l’instant…

Quelques jours avant, Le Monde révélait que plus d’une centaine d’individus avaient été arrêtés pour’’apologie du terrorisme’’, ce qui a entraîné une mise en garde d’Amnesty International qui a dénoncé le risque que « ces arrestations violent la liberté d’expression »).

Nos hommes de gouvernement n’ont d’ailleurs nul besoin de la très approximative notion d’apologie du terrorisme pour faire procéder à des interpellations massives. On rappellera qu’en 2013, plus de mille manifestants, parfaitement pacifiques, de la Manif pour tous avaient été interpellés et plus de cinq cents placés en garde à vue.

Ce qui avait conduit une trentaine de hauts-magistrats à dénoncer des procédures d’interpellationgrossièrement illégales.

C’est un triste constat, la liberté d’expression se réduit, en France, comme peau de chagrin. Elle suit un cours identique à celui de la régression des libertés économiques que l’on peut, plus facilement, évaluer par l’évolution des dépenses publiques. Or, ces dernières sont passées de 11% du PIB, en 1872, à plus de 57,7% en 2014.

Si la liberté économique a régressé de plus de 46 points de PIB, depuis l’avènement de la troisième république, on peut s’interroger sur le terrain perdu par la liberté d’expression sur la même période. Notamment par rapport à la liberté de la presse telle qu’elle était définie dans la loi de 1881. Il y aurait là tout un champ d’analyse ouvert à la recherche académique. Du moins s’il reste assez de chercheurs téméraires pour se livrer à une telle étude.

Très vraisemblablement, les conclusions d’une telle recherche confirmeraient la thèse centrale de Friedrich A. Hayek dans La route de la servitude (1944) à savoir :

« Nous avons peu à peu abandonné cette liberté économique sans laquelle la liberté personnelle et politique n’a jamais existé. Deux des plus grands penseurs du XIXe siècle, de Tocqueville et Lord Acton nous avaient dit que le socialisme signifie l’esclavage. Mais nous n’avons cessé d’aller vers le socialisme. Aujourd’hui, nous avons vu une nouvelle forme d’esclavage surgir devant nos yeux. Et c’est à peine si nous voyons que les deux choses sont liées. La tendance moderne vers le socialisme signifie une rupture brutale, non seulement avec le passé récent, mais encore avec toute l’évolution de la civilisation occidentale. »8.

Hayek a parfaitement raison de souligner que les libertés économiques vont de pair avec les libertés politiques. Attaquer les unes, c’est se donner la possibilité de s’en prendre aux autres. C’est ce que nos hommes de gouvernement ont bien compris en créant ex-nihilo ’’L’Esprit du 11 janvier’’ – en référence à la manifestation d’unité nationale contre le terrorisme. Cet Esprit du 11 janvier supposerait l’unanimité de vues de tous sur tous les sujets et permettrait, incidemment, de mettre au ban de la nation toute forme de critique de la politique économique conduite par le gouvernement.

Apparemment, l’Esprit du 11 janvier a frappé le député Poisson et le premier ministre Valls lorsqu’ils eurent cet échange surréaliste à l’Assemblée Nationale :

« S’il est encore loisible à l’opposition de poser des questions qui déplaisent au gouvernement…» Avant de critiquer la loi Macron, mardi à l’Assemblée, le député UMP Jean-Frédéric Poisson s’est presque excusé de troubler le consensus qui règne entre majorité et opposition, depuis les attentats qui ont ensanglanté Paris. «M. Poisson a raison de poser une question sur l’économie», l’a absous un Manuel Valls plein de mansuétude ».

Certains vont même plus loin en suggérant d’utiliser L’Esprit du 11 janvier pour combattre le libéralisme économique qui serait la source de tous les maux de la France. C’est que propose Christophe Ramaux, dans une tribune libre du Monde, parue le 11 février, intitulée : « Prolonger l’Esprit du 11 janvier du politique à l’économique ». On y trouve toute une collection de considérations  des plus révélatrices :

Le sursaut politique du 11 janvier peut avoir une heureuse suite si l’on parvient à le prolonger dans d’autres domaines, celui de l’économie notamment. Est-ce possible ? Oui, si l’on sonde à fond l’Esprit du 11 janvier (…) La manifestation était pourtant avant tout celle du peuple uni autour de valeurs progressistes (…) Le bilan du libéralisme économique est accablant. Le chômage et la pauvreté augmentent et les dettes publiques elles-mêmes enflent. Le libéralisme économique sert les intérêts de quelques-uns, mais pas l’intérêt général ».

Nous n’aurons pas la cruauté de demander à Christophe Ramaux de quel bilan il s’agit. Est-ce bien celui du libéralisme ? Ou ne serait-ce pas plutôt celui de la social-démocratie française qui, depuis cinquante ans a totalement anémié l’économie réelle par l’augmentation constante des prélèvements obligatoires ? À moins qu’il s’agisse du bilan des 1500 entreprises publiques françaises dont le nombre, depuis trois décennies, est en augmentation constante ?

Toutefois, là n’est pas le sujet de ce papier. Pour nous, il est bien plus intéressant de relever que l’ectoplasmique Esprit du 11 janvier est conçu comme une arme idéologique contre le libéralisme et, par extension, contre la liberté d’expression qu’il défend.

Dans ce registre, nous citerons encore Jack Lang qui dans une diatribe l’opposant au Président du CRIF a déclaré, le 24 février sur les antennes de France Info : « Les propos de Cukierman… sont une « infraction à l’Esprit du 11 janvier » ».

Comme si l’Esprit du 11 janvier formait déjà la norme légale qui distingue le permis de l’interdit.

Toutes ces déclarations illustrent l’opportunisme politique qui consiste à exploiter la menace terroriste pour empêcher le moindre débat contradictoire.

Cet opportunisme malsain crée une convergence d’intérêts objective entre les terroristes islamistes qui veulent limiter la liberté d’expression par leurs actions et les actions des hommes de l’État qui limitent cette liberté pour lutter contre le terrorisme.

Ce lien dialectique pervers n’a pas échappé aux opinions publiques. Il est clairement établi dans nombre de théories dites ‘’complotistes’’ qui soutiennent que tel ou tel attentat a été organisé par des officines gouvernementales aux fins d’augmenter le pouvoir de contrôle des citoyens par les hommes de l’État. Une simple recherche sur internet montrera que peu après l’adoption du Patriot Act, limitant les libertés publiques aux États-Unis, les théories complotistes ont fleuri sur les causes et les véritables auteurs des attentats du 11 septembre 2001.

Sans tomber dans le piège de ces théories construites post-hoc, nous pouvons nous demander quel est le véritable enjeu de toute cette agit-prop menée contre la liberté d’expression.

Sus au dernier bastion de la liberté d’expression !

Liberté d'expression (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

C’est un fait peu connu des contribuables français, mais toute leur presse écrite est subventionnée par l’État au travers d’aides directes et du mécanisme de compensation du tarif postal. En 2013, l’État a versé 289 millions d’euros d’aides à 200 titres de la presse écrite. Selon les titres, cela représente de 10% à 30% du prix de vente. Parmi les plus subventionnés, on trouve Le Figaro (16 millions d’euros), Le Monde (16 millions), Libé (9,8 millions),L’Humanité (6,9 millions)…

À la lecture de ces montants, nous pouvons nous demander combien de ces journaux – que nos concitoyens ne veulent pas lire – survivraient sans la manne publique, généreusement versée par les hommes de l’État ?

Que penser également de journalistes qui, grâce à l’exonération octroyée à leur corporation, payent jusqu’à deux fois moins d’impôts que les citoyens ordinaires ?

Entre dispendieuses subventions et larges exonérations fiscales, on ne peut s’étonner que 74% des journalistes français aient voté pour François Hollande, en 2012, et 93% pour Jospin, en 2002.

Il faut en avoir conscience, le lien de dépendance à la subvention publique est un moyen de soumission des médias aussi puissant que les nombreuses lois de censure déjà en vigueur. Car, c’est là une règle universelle : tous les bénéficiaires de rentes publiques manifestent de la sympathie pour les idéologies qui justifient leur statut de rentiers. C’est en partie par ce biais que s’effectue l’uniformisation progressive de la pensée dans les médias.

Un phénomène que dénonce Benjamin Dormann dans la nouvelle version de son enquête Ils ont acheté la presse dont il juge :

« qu’elle est scandaleusement subventionnée, qu’elle est conformiste, qu’elle n’enquête pas assez, qu’elle se laisse aller à faire du « people », qu’elle raconte des « histoires » à longueur de colonnes (ou plutôt des « portraits », comme elle les appelle pudiquement pour masquer son manque d’investigation), qu’elle a beaucoup trop de proximité avec le pouvoir et pas assez avec les lecteurs, qu’elle méprise les faits, quoi qu’elle en dise ».

Les Français le ressentent clairement. Selon un sondage de France Presse Info, datant de 2013, 86% des journalistes étaient perçus comme à gauche ou très à gauche, contre seulement 8% à droite et 1% très à droite. 75% des sondés considèrent également qu’Internet est le média qui respecte le mieux la liberté d’expression et la diversité des opinions.

Le sentiment général rejoint une réalité pénible aux hommes de l’État et à leurs obligés : Internet constitue le dernier espace de la liberté d’expression sur lequel ils ont peu de prise. Aussi n’est-ce pas un hasard, si l’on assiste, depuis plusieurs années, à d’incessantes attaques, des hommes des médias et de l’État, contre Internet. Un exemple patent en a été donné par Christophe Barbier, le patron de l’Express.

Début 2014, ce dernier a déclaré : « Internet est un champ d’impunité parce que ça part dans tous les sens. Mais ça se régule aussi internet ! Entre nous, les Chinois y arrivent bien ».

Des propos qui lui ont été vivement reprochés par les internautes qui l’ont accusé de vouloir établir, en France, une dictature à la chinoise. Plus prosaïquement, Barbier pensait peut-être au risque de voir un jour les médias alternatifs supplanter son journal, pourtant largement subventionné par le contribuable (6,3 millions d’euros en 2013). L’attitude de Barbier pourrait se résumer par le slogan : « Les subventions publiques c’est bien ! Tuer la concurrence, c’est mieux ! » Surtout pour un journal qui affiche des pertes d’exploitation de 5 à 6 millions d’euros par an.

Si l’on ajoute à ces pertes les subventions perçues, on obtient l’image d’un journal dont le déficit s’élève à 12 millions d’euros par an, mais qui n’hésite pas à donner des leçons d’économie et de morale à la France entière.

Structurellement, tous les médias traditionnels, en perte de vitesse, ont un intérêt à former un oligopole contre la liberté d’expression sur Internet. Leurs rentes n’en seront que plus élevées.

Notons toutefois qu’avec ses 289 millions d’aides publiques, la presse ne pèse pas lourd par rapport à l’audiovisuel public qui, lui, reçoit chaque année 3,7 milliards d’euros de ’’crédits’’ publics, au travers de la redevance audiovisuelle et des dotations de l’État.

C’est d’ailleurs dans l’audiovisuel public que l’on trouve les partisans les plus fervents de l’encadrement d’Internet par l’État.

Dans la semaine du 14 au 21 février, il suffisait d’entendre les débats qui se sont tenus, sur les chaînes de France Télévisions et de Radio France, pour se faire une idée des buts que les médias publics poursuivent en matière de liberté d’expression.

Dans cette période, toute la question tournait autour de savoir la meilleure manière d’interdire les sites contrevenants. Notamment s’il fallait avoir recours à un juge pour prononcer cette interdiction.

En d’autres termes, si l’on pouvait s’en remettre à l’arbitraire administratif pour juger des délits d’opinion.

Le 22 février, le garde des Sceaux, Christiane Taubira, a tranché le débat en annonçant que l’autorité administrative serait investie du pouvoir de bloquer les sites pour divers motifs. Ce qui a soulevéquelques inquiétudes de la part de la commission consultative des droits de l’Homme et aussi des opérateurs Internet :

« Cette mesure vient d’être critiquée par la commission consultative des droits de l’Homme, autorité administrative consultative du gouvernement, estimant l’intervention d’un juge nécessaire pour ordonner et contrôler le retrait d’un contenu illicite et le blocage d’un site internet. Interrogé par l’AFP, Anton Maria Battesti, représentant de Facebook France, a dit dialoguer avec le gouvernement sur ce sujet. « L’enjeu est réel, nos concitoyens ont aussi des libertés et jusqu’à présent, le juge était considéré comme un garant de ces libertés. Donc le fait de supprimer le juge n’est pas sans poser de question ».

Si Internet est une cible prioritaire pour les hommes des médias, c’est parce qu’ils entendent préserver leur statut social, leurs prébendes publiques et leurs rentes oligopolistiques. Pour les hommes de l’État, il s’agit de fonder un monocentrisme idéologique par lequel toute pensée, tout comportement, toute action non-conforme seront bannis. Si l’on n’y prend garde, cette convergence d’intérêts conduira très probablement à une nationalisation des opinions privées, comme on nationalisait, naguère, les industries ou les banques.

Fatalement, cette nouvelle forme de planification conduira, dans le domaine de la production d’idées, aux mêmes résultats, déplorables, que dans celui de la production de biens. Une fois encore, les hommes de l’État empêcheront la société d’atteindre le plus grand état de bonheur possible en lui ôtant la liberté de s’autoréguler.

Le marché des opinions est une catallaxie

Parmi les arguments les plus convenus contre une liberté quasi-totale d’expression, on trouve celui que l’on en viendrait à tolérer des opinions intolérables. Que la cohésion de la société (le fameux ‘’vivre-ensemble’’ dont on nous rebat les oreilles) serait menacée et, enfin, que les opinions intolérables ne sont pas des opinions, ce sont des délits. Qu’elles seront même bientôt des crimes, avec leur pénalisation prochaine, tout récemment annoncée par le garde des sceaux. Une annonce qui inquiète jusqu’au syndicat de la magistrature :

« Dans un communiqué publié le 16 janvier sur le site du ministère de la Justice, la garde des Sceaux annonçait … son intention de «sortir les injures et diffamations du droit de la presse – loi 29 juillet 1881 – pour les introduire dans le code pénal. (…) Aux yeux du syndicat de la magistrature, la loi actuelle est équilibrée et rappelle qu’une société démocratique ne peut condamner pénalement l’usage de la parole sans dresser de solides garde-fous contre la censure».

Aux arguties sophistiques qui font des opinions des délits et en feront, sous peu, des crimes, nous objecterons que limiter la liberté d’expression aux opinions autorisées, c’est nier les concepts qui la sous-tendent. La liberté d’expression n’a de sens que pour les opinions qui dérangent les croyances communes. C’est l’idée magistralement exprimée dans la phrase devenue célèbre du livre de Evelyn Hall, les Amis de Voltaire (1906), qui décrit l’esprit de tolérance des Lumières :

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je défendrai jusqu’à la mort votre droit de le dire ». 

Au-delà des arguments classiques, nous pouvons nous interroger de savoir si des opinions hétérodoxes font peser un réel danger sur la cohésion de la société.

Avons-nous, comme les tribus primitives, besoin de grands sorciers qui édictent des tabous pour conserver notre nation une et indivisible ? Nos observations empiriques ainsi que nos explorations théoriques nous donnent la ferme conviction que la démocratie libérale peut se dispenser de l’esprit magico-religieux pour se maintenir, dans la durée, sur un socle de valeurs raisonnables.

Empiriquement, le meilleur exemple en est donné par les États-Unis. Depuis plus de deux siècles, le premier amendement garantit une très large liberté d’expression. Et, hormis pendant la guerre civile de 1860-1865, les valeurs centrales qui fondent la république américaine n’ont pratiquement pas changé. Politiquement, cela se traduit par une stabilité remarquable du régime et par l’alternance régulière, au pouvoir, du parti républicain et du parti démocrate.

Sur la même durée, la France a connu une quinzaine de constitutions différentes, trois révolutions plus ou moins sanglantes (1792, 1830, 1848), plusieurs guerres civiles (1793-1794, 1815, 1871, 1944-1945) et de très longues périodes de censure entre 1792 et 1881, puis, sous différentes formes, de 1915 à nos jours. Sur deux siècles, la presse française n’a vraiment été libre que pendant une trentaine d’années.

À l’aune de l’histoire, il semble donc que les sociétés tolérant la diversité des opinions ne sont menacées ni d’éclatement, ni de radicalisation. Tandis que celles réprimant les opinions marginales ne trouvent aucun équilibre durable et connaissent la menace permanente de sombrer dans le chaos et la violence.

Si les démocraties libérales parviennent à la stabilité politique, malgré la diversité des opinions, c’est qu’elles donnent naissance, comme le pensait Friedrich A. von Hayek, à une société ‘’catallactique’’.Selon un adjectif savant : « tiré du grec katallássein (attique katalláttein) signifiant ‘’échanger’’, mais aussi ‘’recevoir dans la communauté’’ et ‘’faire d’un ennemi un ami’’ ».

Comment s’opère cette transformation de l’ennemi en ami ? Pourquoi y-a-t-il un intérêt plus grand à l’échange pacifique qu’à l’état de conflit permanent tel que le concevait Hobbes dans De la nature humaine (1650) et le Léviathan (1651) ?

Selon nous, pour que l’état de conflit ne soit pas permanent, il faut qu’un mécanisme correcteur – un ordre naturel spontané – intervienne préalablement à toute convention sociale et rende le comportement non-coopératif irrationnel. Un tel mécanisme se trouve précisément dans les sociétés de marché grâce à leurs vertus dynamiques que sont : i) l’adaptation au changement, ii) un coût faible d’acquisition de l’information, iii) l’échange gagnant-gagnant, iv) le respect des droits de propriété, v) l’égal accès à l’inégalité.

Dans une société de liberté, l’intégration des valeurs se fait par l’échange social ou économique. Les individus se rendent rapidement compte qu’un comportement fondé sur des opinions marginales nuit à l’échange.

En des termes plus formalisés, les individus intègrent le fait que s’ils poursuivent des stratégies d’échange basées sur des opinions marginales, ils n’obtiendront qu’un gain limité (gain y). Par contre, si les coéchangistes poursuivent une stratégie de coopération inspirée par les valeurs centrales de la société dans laquelle ils vivent, ils obtiendront un gain supérieur (un gain y’).

La probabilité d’obtenir y’ est donc subordonnée à la probabilité de trouver un nombre d’échangistes, partageant les mêmes opinions plus grand que ceux partageant des opinions marginales – ce qui est une tautologie.

La probabilité étant de p, alors l’espérance de gains, pour un individu donné est [y’. (p)]. Et puisque y’ > y nous avons : [p y’+ (1 – p) y] > [p y – (1 – p) y’]. Il est alors rationnel de s’adapter et de faire évoluer ses opinions en fonction des gains sociaux ou économiques espérés.

Ce raisonnement peut sembler très théorique. Pourtant, il a des conséquences très pratiques dans la vie sociale. Si un individu vit dans une société de contrats dans laquelle ses revenus dépendent de ses efforts personnels, il ne sera que modérément attiré par des opinions hétérodoxes. Celles-ci menaceraient, en effet, ses investissements en capital humain.

À l’opposé, dans une société fortement socialisée, les revenus ne dépendent pas uniquement des efforts personnels. Une grande partie est issue de la contrainte que font peser les politiques de redistribution sociale sur les minorités électorales en faveur des majorités.

Les incitations à s’adapter volontairement aux valeurs centrales de la social-démocratie sont faibles ou nulles. Les individus peuvent, ainsi, nourrir des opinions hétérodoxes sans avoir à redouter d’être marginalisés.

Nous pouvons ainsi affirmer que la social-démocratie fait baisser la valeur des gains liés à l’adaptation des idées et des comportements. En cela, elle soutient les opinions marginales et les nourrit également.

Ceci est particulièrement manifeste dans le phénomène de radicalisation religieuse d’une partie des immigrés ou de leurs descendants. Toutes les politiques publiques visant à les intégrer, aux frais des contribuables, ont dispensé ces individus de l’effort personnel d’adaptation aux valeurs communes de la société française. Et, selon un schéma psychologique bien connu, elles ont engendré leur mépris à l’égard d’un État qui en fait des assistés chroniques, leur mépris à l’égard d’eux-mêmes, sans oublier le mépris des autres à leur endroit.

Comment effectivement avoir une bonne opinion de soi quand une partie substantielle de ses revenus est le fruit de la violence fiscale faite aux autres ? Comment espérer la considération de ses voisins quand ils ont l’impression que les nouveaux venus vivent à leurs crochets ?

Inévitablement, l’hostilité induite par les politiques de redistribution renforce le repli sur des opinions qui redonnent un statut valorisant à tous ceux que l’on empêche de réaliser leur potentiel.

Une preuve éclatante en est donnée par le parcours de vie des frères Kouachi et de Coulibaly. En consultant les éléments de biographie disponibles, on s’aperçoit qu’ils sont bien le pur produit de la social-démocratie française :

« Lorsqu’ils étaient enfants, l’État a provisoirement pris en charge les frères Kouachi. Puis il les a hébergés en foyer, a financé un contrat aidé, et enfin, leur a fourni des logements sociaux ». [Ce qui fait dire à Hélène Strohl que] : « Kouachi, Coulibaly, [sont] des terroristes made in France [et] le produit d’une société qui paye mais n’accueille pas ».

Le cas de Saïd Kouachi est particulièrement éclairant :

« Il a bénéficié d’un contrat aidé, dit « emploi jeune », contrat de trois ans payé au smic qui n’est pas allé jusqu’à son terme… En 2009, la Ville a employé beaucoup de jeunes des quartiers. Ça a pas mal défilé, indique un fonctionnaire, sous couvert d’anonymat. Le travail d’ambassadeur du tri consistait, sur l’impulsion de la mairie de Paris et de sa volonté écologique d’étendre le tri sélectif aux Parisiens, à aller voir les habitants lors d’opérations de porte-à-porte, rencontrer les gardiens d’immeuble, faire un travail pédagogique. Cet agent a posé de multiples problèmes, se souvient Stéphane, qui a découvert avec effroi que l’ancien ambassadeur du tri s’était transformé en tueur de chez Charlie Hebdo, avec son complice mercredi matin. (…) À l’époque, Saïd Kouachi était, de l’aveu de fonctionnaires, ingérable pour les tuteurs qui s’occupaient de ces emplois jeunes. Il était déjà endoctriné et se dirigeait vers un certain intégrisme. Dans ces services de propreté de la Ville, il y a eu la difficulté de gérer plusieurs dizaines de cas difficiles parmi des agents intégristes, dont Saïd Kouachi, poursuit Stéphane. Il évoque des ambassadeurs du tri qui refusent de serrer la main aux femmes ou qui amènent leur tapis de prière et imposent d’interrompre leur service pour revenir prier dans les ateliers. Et qui posaient des problèmes de comportement ».

N’est-il pas étonnant que tous ces ‘’Ambassadeurs de tri’’ posaient des problèmes de comportement, tandis que leurs pères, quelquefois simples éboueurs ou cantonniers, n’en posaient pas outre-mesure ?

Au moins la génération précédente n’était-elle pas victime de l’emphase technocratique qui transforme des travailleurs sans qualification en ambassadeurs de pacotille. Cette génération-là ne se berçait d’aucune illusion sur les métiers auxquels elle pouvait prétendre. Mais, elle était fière de pouvoir travailler dans une France qui offrait encore de nombreux emplois dans le secteur privé et imposait, par la force de ses lois, le respect des droits de propriété. L’intégration demeurait possible, car tout un chacun vivait dans un pays qui n’encourageait ni le parasitisme social ni la délinquance.

La régression des valeurs de cohésion sociale, en France, illustre toute la différence entre un État de droit où les comportements s’autorégulent et une social-démocratie où les processus d’adaptation sont rendus impossibles par l’intervention des hommes de gouvernement. Ces derniers ayant brisé les mécanismes automatiques d’adaptation comportementale, vont s’arroger le droit de fixer, par la contrainte légale, les opinions autorisées. Comme leurs interventions pour réguler le marché, leurs tentatives pour faire le bonheur des individus, malgré eux, seront vouées à l’échec. Notamment parce que les hommes de l’État ne sont pas en mesure d’incarner la moindre vérité collective. Leurs choix sont gouvernés par un subjectivisme radical.

Le paradoxe de Condorcet condamne les hommes de gouvernement au subjectivisme intégral

Nombre d’auteurs ont fait une analyse antilibérale du paradoxe de Condorcet (1785) et du théorème d’impossibilité d’Arrow (1951). Nous pensons, au contraire, que ces deux auteurs fournissent tout un corpus théorique qui justifie l’État minimal.

Selon nous, la thèse principale de Condorcet et Arrow peut se résumer de la manière suivante : « il n’existe pas de fonction d’utilité collective capable d’agréger les préférences collectives d’un groupe d’individus »9.

Pour comprendre les grandes lignes de cette thèse, nous pouvons faire une brève incursion dans le paradoxe de Condorcet dont les raisonnements sont plus faciles à suivre que ceux d’Arrow.

« Le paradoxe de Condorcet dit qu’il est possible, lors d’un vote où l’on demande aux votants de classer trois propositions (A, B et C) par ordre de préférence, qu’une majorité de votants préfère A à B, qu’une autre préfère B à C et qu’une autre préfère C à A. Les décisions prises à une majorité populaire par ce mode de scrutin ne seraient donc pas cohérentes avec celles que prendrait un individu rationnel ».

Cette intransitivité des choix fait que les élus d’un marché politique sont dans l’incapacité de savoir quelles opinions sont préférables à toute autre. Dans les faits, ils sont aveugles aux véritables opinions de leurs électeurs, car ceux-ci sont une multitude. Les votes sont, aussi, dictés par une hiérarchisation complexe des nombreuses promesses des candidats qui intègrent des paramètres connus d’eux seuls.

Essayons, d’en donner quelques exemples concrets. Prenons d’abord l’élection présidentielle de 2012. Il a souvent été dit que François Hollande a été élu par défaut :

Selon un sondage CSA publié la semaine passée, 59% des électeurs du candidat socialiste voteraient pour lui avant tout parce qu’ils ne souhaitent pas que Nicolas Sarkozy soit Président de la République. Cette situation, rappelle 2002 avec un Jacques Chirac reconduit « par défaut » (…) François Hollande n’a pas réussi à susciter d’adhésion à sa personne, à ce qu’il représente, dans l’électorat de gauche. Bref, son « coefficient personnel » est très faible, pour parler comme les spécialistes de communication politique des années 1980 ».

Cette analyse est une bonne illustration d’une forme particulière d’un paradoxe de Condorcet à quatre critères  A : La personnalité de François Hollande. B. Les promesses électorales de François Hollande C. La personnalité de Nicolas Sarkozy, D. Les promesses électorales de Nicolas Sarkozy.

Si l’on en croit l’analyse d’Atlantico, on a A > B, B inférieur à D, D > A, sans que l’on sache si C aurait été préféré à B. Dans cette hypothèse, nous serions bien confrontés à un paradoxe dans les choix exprimés.

Ce que l’on peut affirmer, sans grand risque de se tromper, c’est que François Hollande n’est pas représentatif de la moindre opinion que son gouvernement pourrait imposer à tous les Français. Quels critères peut-il, dès lors, utiliser pour distinguer les bonnes des mauvaises opinions ? Pour March (1958), les décisions de cette nature se font principalement sur le critère des préférences futures :

« Nous choisissons en partie nos actions en fonction des effets qu’elles auront sur nos préférences futures. Nous construisons nos préférences ; nous choisissons nos préférences et nos actions pour une part afin de découvrir… de nouvelles préférences »10.

Or, les préférences futures des hommes de gouvernement sont faciles à cerner. Comme nous l’avons déjà vu, elles sont d’acquérir plus de pouvoir et, en démocratie, d’être réélus. Ces deux préférences peuvent être contradictoires, si les électeurs sont plus attachés à leurs libertés fondamentales qu’aux promesses d’avoir du pain et des jeux.

Pour ces raisons, les hommes de gouvernement d’une social-démocratie ne s’attaqueront qu’aux opinions qu’ils pensent pouvoir interdire sans prendre de risque politique majeur.

Faute de critères objectifs, ils vont définir les opinions qu’ils peuvent mettre à l’index comme celles qui se trouvent aux extrêmes du spectre politique. Et, le plus souvent, à l’extrême opposé de leur propre tendance idéologique.

Illusionnés par le fonctionnement du marché politique, dont ils tirent leur mode de perception du réel, les hommes de gouvernement auront tendance à confondre la distribution statistique des résultats électoraux avec l’éventail des opinions réellement présentes dans la société.

Trompés par ce mirage statistique, ils estimeront que toutes les opinions qui se trouvent aux limites extrêmes d’une courbe de Gauss imaginaire (une courbe en cloche), peuvent être interdites sans perdre les élections.

Cette illusion est puissante. Elle est nourrie par le rôle crucial joué, en démocratie, par l’électeur médian qui place les gouvernements élus au centre de l’éventail des suffrages exprimés.

Cette approche statistique de la régulation des opinions est fatale à la liberté d’expression. Car, comme le montrent les travaux de Condorcet et Arrow, il n’y a pas de corrélation entre les suffrages exprimés et les opinions réelles des électeurs.

Un bon exemple de paradoxe de Condorcet nous est donné par l’histoire de l’abolition de la peine de mort. Dans un document d’analyse de l’Assemblée Nationale nous pouvons lire :

« Fidèle à la promesse faite pendant la campagne présidentielle, François Mitterrand, dès sa prise de fonction, demande au garde des Sceaux, Robert Badinter, de préparer un projet de loi abolissant la peine de mort. La procédure sera conduite avec une exceptionnelle célérité : passage en Conseil des ministres le 26 août 1981, adoption par la commission des lois le 10 septembre, examen en séance publique et adoption par l’Assemblée nationale les 17 et 18 septembre. Malgré un sondage publié le premier jour du débat, qui donnait 62 % d’opinions favorables au maintien de la peine capitale (…) Le 18 septembre 1981, par 363 voix contre 117, l’Assemblée nationale adopte, après deux jours de débats, le projet de loi portant abolition de la peine de mort ».

Quoique l’on pense de la peine de mort, nous sommes confrontés, avec son abolition, à un cas d’école. Sur l’éventail politique, représenté à l’Assemblée Nationale, 75% des parlementaires étaient, en 1981, favorables à l’abolition et 25% contre.

Néanmoins, cet échantillon ne représentait pas l’opinion majoritaire des Français, puisque 62% d’entre eux étaient favorables au maintien de la peine capitale.

Ce hiatus entre les élus et l’opinion réelle des électeurs est une démonstration, parmi d’autres, qu’un choix collectif n’agrège pas nécessairement les préférences individuelles.

Le Politique joue souvent de ce hiatus, pour faire d’une opinion majoritaire dans la société française une opinion marginalisée par les textes législatifs.

Un autre exemple de ce phénomène a été donné lors du référendum, de 2005, sur le Traité Constitutionnel Européen. Rejeté par 54,87 % des voix, contre 45,13%, le projet de Constitution Européenne a été, dans les grandes lignes, repris par le traité de Lisbonne. En février 2008, il a été adopté par le Congrès, réuni à Versailles, par 560 voix contre 181. Soit exactement les mêmes proportions (75%-25%) que pour l’abolition de la peine de mort. Alors que si le traité de Lisbonne avait été soumis à référendum, il aurait probablement été rejeté par 53% des Français, selon un sondage IFOP paru en juin 2008.

Dans les deux cas, les préférences subjectives des parlementaires l’ont emporté sur l’opinion objective des électeurs. Nombre de commentateurs y voient ’’le divorce entre le peuple et ses élites’’, sans comprendre pourquoi ’’les électeurs votent toujours pour les mêmes’’, ni pourquoi les libertés ne cessent de reculer.

Pour nous, la réponse à ces contradictions se trouve précisément dans le paradoxe de Condorcet. Dans le cadre d’élections générales, les électeurs ne votent presque jamais pour une mesure en particulier. Ils votent pour un programme politique duquel ils attendent, en retour, la réalisation des quelques promesses qu’ils surpondèrent, ignorant le reste des promesses qu’ils sous-pondèrent.

L’impossibilité d’agréger des millions de pondérations individuelles et intransitives laisse une grande latitude, aux hommes de gouvernement, de prendre telle ou telle mesure liberticide sans craindre d’être sanctionné électoralement.

Pour éviter la sanction, il suffit, en effet, de proposer un nouveau programme dans lequel les rentes promises pèseront plus lourd que les atteintes aux libertés publiques. C’est d’ailleurs par ce biais que la démagogie s’installe en démocratie.

Au-delà de la question circonstancielle de savoir si telle opinion interdite est majoritaire ou non, nous pouvons également douter de l’efficacité de l’intervention des hommes de l’État dans le domaine de la liberté d’expression pour assurer la cohésion de la société.

L’encadrement des opinions est condamné à l’échec

Selon nous, l’interdiction des opinions minoritaires leur donne la même valeur morale que les opinions majoritaires. Comment ? En justifiant, le combat de ceux qui les défendent. Cela est patent en matière d’interprétation des faits politiques ou historiques.

L’interdiction de certaines théories historiques, des plus marginales, donne du grain à moudre à leurs adeptes qui voient dans cette interdiction la preuve même qu’ils sont les détenteurs de quelque vérité cachée et ignorée de tous.

Ce que Martial Martin met justement en relief dans une entrevue donnée au Vif-L’Express, le 5 février dernier, lorsqu’il répond à la question de savoir comment stopper le phénomène  des théories complotistes :

« C’est impossible parce que si on intervient, on pense que vous êtes la preuve du complot. Un dialogue de sourds s’impose alors, qui ne fait que crisper les relations. Argumenter ne sert à rien parce qu’on n’est pas dans l’argumentation. Depuis quinze ans, en France, il y a un discours anti-complotistes et un discours anti-anti-complotistes. Certains dénoncent ainsi l’impossibilité de dénoncer un système ».

Le phénomène des opinions hétérodoxes ne pouvant être stoppé, le meilleur parti à prendre est de les laisser s’exprimer pour éviter qu’elles ne se propagent en utilisant l’argument circulaire qu’elles sont mises à l’index parce qu’elles disent la vérité.

Dans une société libre, elles retrouveraient, ainsi, le statut qui est le leur : celles d’opinions marginales qui finissent par se résorber, faute de trouver leur utilité sociale.

Vers la reprivatisation de l’économie et des opinions individuelles ?

En France, le XXe siècle et le début du XXIe ont ceci en commun qu’ils se caractérisent par la volonté constante des hommes de l’État d’assujettir la société à un pouvoir qu’ils veulent absolu.

Plusieurs tentatives ont eu lieu en ce sens. La plus brutale a visé les moyens de production de l’économie réelle, avec les grandes vagues de nationalisations. Celles de 1936 à 1938 (Usines d’armement, chemins de fer, construction aérienne), puis celles de 1945 à 1948 (Houillères, Renault, Transports aériens, grandes banques, gaz, électricité, compagnies d’assurance, moyens de communication). Et, enfin les nationalisations de 1981-1982 (Thomson, Saint-Gobain-Pont-à-Mousson, Rhône-Poulenc, Pechiney-Ugine-Kuhlmann, Sacilor, Usinor, Paribas, Suez, CIC, Crédit du Nord, Crédit commercial de France, Banque Rothschild, Banque Worms, Banque La Hénin, etc.).

Ces vagues de nationalisations ont fait de la France, au début des années 1980, l’un des pays les plus socialisés de l’OCDE, avec plus du quart des salariés qui travaillaient pour l’État, et les résultats économiques que l’on sait.

Après la crise de 1987, il est devenu manifeste que les entreprises publiques n’étaient plus viables et qu’elles menaçaient de ruiner toute l’économie française.

Aussi, au début des années 1990, les hommes de l’État, se sont-ils résolus à procéder à des reprivatisations partielles, ne serait-ce que pour sauver leurs rentes.

Ce mouvement, loin d’être achevé, témoigne cependant du fait que rien n’est irréversible. Que l’emprise de l’État social-démocrate peut se relâcher quand il menace de s’effondrer.

L’autre mouvement de soumission progressif de la société à l’État s’effectue par la fiscalité. Il est continu depuis la chute du second empire. Il s’est traduit, depuis lors, par une multiplication par six des prélèvements obligatoires, qui sont passés de 8% du PIB, en 1870, à presque 48% en 2014.

La contrainte fiscale est devenue telle qu’un contribuable type travaille plus de 200 jours par an, pour l’État. Presque soixante-dix fois plus que la corvée seigneuriale imposée aux Français qui vivaient au Moyen-Age. À ce propos, n’est-il pas symptomatique que l’on évoque de plus en plus le jour à partir duquel les Français ne doivent plus travailler pour l’État (le 29 juillet, en 2014), comme le jour delibération fiscale ? Comme si l’on parlait de serfs, enfin libérés de la taille et de leurs corvées.

Au moins, depuis 2013, assistons-nous, avec le ras-le-bol fiscal, à une prise de conscience des limites de l’asservissement par la fiscalité.

Qui sait si ce rejet collectif de l’impôt n’annonce pas le temps de son reflux et celui de la réappropriation des revenus par ceux qui les gagnent ?

De toutes les tentatives d’assujettissement de la société civile par les hommes de l’État, la plus insidieuse est, de notre point de vue, celle qui touche la liberté d’expression. C’est la plus insidieuse car les individus désinformés ont le plus grand mal à percevoir qu’ils ont perdu la propriété de leurs opinions. Pratiquement, le droit d’en définir l’usage a été transféré au gouvernement, au législateur, aux tribunaux, à l’éducation nationale et aux médias subventionnés. Sans oublier les innombrables associations chargées de faire respecter l’orthodoxie du moment et vivant des rentes publiques, voire judiciaires.

Si l’emprisonnement est encore l’exception pour les déviants, les amendes sont la règle. Elles se multiplient à la vitesse de l’hyperinflation.

S’appliquant à des opinions individuelles, ces amendes fonctionnent comme de véritables taxes sur la pensée, dissuasives de l’expression d’idées non-conformes.

En France, le maillage autour de la liberté d’expression est devenu tellement serré que la peur s’installe dans le corps social. Les regards deviennent inquiets. On parle à demi-mot. La méfiance se généralise, comme dans la défunte R.D.A.

La joie de vivre laisse place à un conformisme grisâtre, aujourd’hui nourri par l’Esprit du 11 janvier. En ce qui nous concerne, nous invoquerons un autre esprit, celui de la loi du 29 juillet 1881. C’est à lui qu’il faut revenir pour retrouver la route de la liberté. Car, outre les protections qu’il offrait à la presse contre l’arbitraire des hommes de l’État, il limitait les infractions à la liberté d’expression au terrain qui est naturellement le sien : celui de la protection de l’enfance et l’atteinte à la réputation des individus, victimes de propos diffamatoires ou d’injures publiques. Et, comme deux précautions valent mieux qu’une, nous proposons d’ajouter à la constitution de la Ve République un amendement irréversible, par lequel :

« L’Assemblée ne fera aucune loi et le gouvernement ne prendra aucune mesure réglementaire pour limiter la liberté d’expression et d’enseignement, en quelque circonstance que ce soit. De même, aucune disposition ne sera prise pour financer ou soutenir les organes d’information et d’opinion par des fonds publics, des avantages en nature ou des exemptions fiscales exorbitantes du droit commun. Les personnes investies d’une autorité publique seront pénalement responsables de l’exécution et de l’application du présent article »

En ces temps de crise budgétaire, cette disposition permettrait d’économiser cinq à six milliards d’euros par la suppression des aides à la presse, à l’audiovisuel public, aux associations gardiennes de l’idéologie dominante et par la fin des frais de justice liés aux procès politiques. Ce qui représente 15% de la totalité des impôts perçus sur le revenu et nous donne une vague idée du prix de la servitude.

Sur le web

  1. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Quadrige, PUF, Paris, p. 59
  2. Op. cit., p. 65.
  3. Hegel, cité par Marx, dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte (1853).
  4. Aristote, Politique, Livre VI, 1317 b.
  5. Nathalie Saint-Cricq, Journal de France 2 de treize heures, 12 janvier 2015.
  6. Jonathan Swift, Voyages de Gulliver, Éditions Jean de Bonnot, 1989, Paris, p. 62.
  7. George Orwell, 1984, Collection Folio, Gallimard, 1950, pp 197-201.
  8. Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, Quadrige, PUF, Paris, 1985, p.17.
  9. Gilles Dryancour, Les entreprises et l’éthique économique, Thèse pour le doctorat de sciences économiques, soutenue à la Faculté d’Économie Appliquée, Université d’Aix-Marseille III, 1er juillet 2000, p.166.
  10. J.G March, cité par François Pinardon, La rentabilité, une affaire de points de vue, L’Harmattan, Paris, 1989, p. 63.
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