L’inquiétante dérive « conspirationniste » de l’Express

Alors que le journal l’Express a publié récemment plusieurs articles sur les sites « complotistes » qui propageraient des « rumeurs » ou de « fausses informations » sur Internet et qu’il tient à jour une base de donnée des sites « d’infaux » basée sur la délation des internautes, enquête sur les pratiques et obsessions d’un journal qui se complaît à entretenir et propager le mythe d’une grande « conspiration » islamique en France…

Pour comprendre l’obsession de l’Express à propos d’une prétendue « conspiration » islamiste qui menacerait la France et les « valeurs » de la république, il est nécessaire de tenir compte du contexte de production journalistique dans lequel s’opère la construction de cette « peur » médiatique.

L’Express est d’abord un hebdomadaire en perte de vitesse. Il devrait être cédé à Patrick Drahi, le PDG de SFR-Numéricable par le groupe Belge Roularta qui négocie sa reprise depuis début janvier, et affiche des pertes d’exploitation de 5 à 6 millions d’euros par an, selon le journal les Echos, soit à peu près le montant des subventions publiques accordées en 2013 au magazine. Sa diffusion est en baisse de 4,38% pour la période 2013-2014, selon les chiffres de l’OJD. L’hebdomadaire diffusait en 2014 en France à 407 000 exemplaires payés contre 436 000 en 2010, soit une baisse de 6,6% en quatre ans…

Face à cette situation, le directeur de la rédaction, Christophe Barbier, a définit une nouvelle stratégie en 2012, censée capter un lectorat qui « se droitise ». Il a notamment justifié l’orientation en direction des thématiques du Front National en affirmant que : « Dans l’esprit des Français, c’est une immigration venue de la Méditerranée qui pose problème. » et en définissant ainsi la nouvelle ligne éditoriale chargée d’aller « chercher » ce lectorat : « La une cible les tripes. C’est à l’intérieur qu’on s’adresse aux cerveaux. » Le parti pris du journal est donc claire, la « une » vise un racolage actif, en ciblant principalement les « immigrés venus de la Méditerranée », sans s’adresser au cerveau du lecteur. Dés lors, l’Express a effectivement développé un ensemble de procédés ayant pour but d’agiter la « peur » et les « dangers » de l’Islam, quitte à verser dans des dérives conspirationnistes…

L’Express titrait ainsi en septembre 2012 : « La  peur de l’Islam »

Tout en prétendant « éviter les amalgames » comme l’affirme le déroulé du sommaire sous le titre « choc », ce dernier, associé à l’image d’individus portant les signes visuels identifiables de l’Islam dit « intégriste » symbolisé par la barbe et la tenue vestimentaire, faisant face à des policiers lourdement équipés, procède d’un double amalgame. L’Islam est tout d’abord associé aux signes et codes vestimentaires de « l’intégrisme » ce qui procède d’une généralisation abusive. Cette amalgame entre Islam et intégrisme, est ensuite associé à la « peur » dans le titre de l’article, ce qui constitue un procédé de stigmatisation, procédé renforcé par l’image des policiers au premier plan, qui semblent faire face à une « menace ». Cette « peur » de l’Islam est donc construite  par l’Express au moyen d’un choix photographique associé à un titre « choc ». Le magazine nous explique ensuite en page intérieure « Pourquoi elle grandit en France », puis pourquoi il existe une « tentation islamophobe ». A la lecture du sommaire de ce dossier, construit comme une auto-justification d’une couverture « choc » et manipulatoire, on a cependant du mal à repérer à quel moment exactement la rédaction de l’Express va « s’adresser au cerveau » de ses lecteurs, comme l’affirme Christophe Barbier…

Invité à la cérémonie des « Y’a Bon Awards » en juin 2013, qui «décerne des bananes d’or aux auteurs des déclarations les plus racistes », ce dernier déclarait : « J’assume tout », en Une « on met le cliché, le fantasme et à l’intérieur on met la pédagogie ». Une « pédagogie » qui semble toutefois servir de prétexte à la propagation racoleuse d’amalgames et de fantasmes. Elle est en effet réduite à sa portion congrue et vient en toute fin de dossier, c’est à dire après le déversement de pleines pages de fantasmes et d’amalgames sur les musulmans et l’Islam en général. Sa portée ne peut donc qu’être symbolique et elle s’inscrit en réalité dans une logique de légitimation des propos l’ayant précédé.

Mais c’est dit, l’Express assume propager des « fantasmes » et des « clichés », cela, bien sûr, au nom de la « pédagogie », mais aussi, et peut-être surtout, pour complaire à un lectorat qui « se droitise »…

Le magazine remettait le couvert en octobre 2013

Comme précédemment, la mécanique est la même : l’Express associe l’Islam au « danger » , cette fois-ci « communautariste ». Selon Nabil Ennasri, qui réagit dans une tribune sur le nouvel observateur, ce genre de Une appartient « à l’univers de la fachosphère ». Une fois de plus, le message distillé par l’Express est insidieux et nécessite un décryptage de l’image, décryptage que ne peuvent pas faire les lecteurs puisque cette Une est précisément destinée à leurs « tripes » et non à leur cerveau, et emprunte donc un procédé manipulatoire. Que montre donc l’image associée au « danger » de l’Islam ? Des poupées à la peau claire, de type caucasien, affublées d’un foulard islamique. Ce n’est donc clairement pas une référence à la « communauté musulmane » qui est fait mais bien aux françaises « de souche » telles que représentées dans l’imaginaire des lecteurs de l’Express, auxquelles est associé le « danger » de l’Islam. Dés lors, la Une de l’Express véhicule le message d’un danger fantasmé d’une  « islamisation » de la France et de la société française et d’une conversion massive de la population. Ce fantasme s’appuie sur les craintes d’une partie de la population proche de l’extrême droite qui voit dans l’immigration « venant de la méditerranée », selon les mots de Christophe Barbier, et de confession musulmane, un processus de « grand remplacement » qu’a théorisé le philosophe Renaud Camus dans son ouvrage de 2011 intitulé « Le grand remplacement » et qu’il définit comme suit :

« Un peuple était là, stable, occupant le même territoire depuis quinze ou vingt siècles. Et tout à coup, très rapidement, en une ou deux générations, un ou plusieurs autres peuples se substituent à lui, il est remplacé, ce n’est plus lui. »

Cette peur d’une sorte de « colonisation à l’envers », à caractère largement conspirationniste, a été d’abord relayée par le Front National, puis par une partie de l’appareil médiatique, dont le journal l’Express, désireux de suivre la « droitisation » de son lectorat. Elle est basée sur une vision essentialiste de l’Islam qui est vue comme une « religion conquérante » par amalgame avec le courant prédicateur salafiste. Marine Le Pen déclarait ainsi en 2010 à propos des prières de rue :

« Maintenant, il y a dix ou quinze endroits où, de manière régulière, un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires. C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers dans lesquels la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes y a pas de blindés, y a pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même. »

Le 27 novembre 2013, un article de Claire Chartier, intitulé « Islam, le danger communautariste », relayait encore la même théorie. Si le chapeau précisait que ce danger ne concernait « qu’une minorité de radicaux », c’était pour mieux préciser après qu’elle ne cessait « d’étendre sa revendication confessionnelle dans la sphère laïque. »La suite de l’article est une énumération des « atteintes à la laïcité » de la part de la « communauté musulmane » à travers des exemples pris dans l’actualité, comme l’affaire de la salariée voilée de la crèche Baby-Loup. La journaliste met en exergue en inter-titre, les Insultes, voitures vandalisées, menaces… dont se rendrait coupable la communauté musulmane, instillant par la même un climat de danger et de peur au cœur de l’article. Elle y dénonce l’usage du mot « islamophobe », qui constituerait selon elle une « mise à l’index lexicale » de « quiconque s’enhardit à dénoncer la montée d’un communautarisme musulman […] ». Après avoir déminé le terrain, la journaliste s’enhardit donc. Sondage à l’appui, elle souligne que : « 80 % [des français] pensent que l’islam cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres. » et dénonce un « tabou » politique à ce sujet avant de livrer le fond de sa pensée : « Le communautarisme commence quand une communauté tente d’imposer ses règles à la collectivité. »

Mais laissons le mot de la fin à Christophe Barbier qui déclarait déjà dans un éditorial vidéo de février 2010, suite à l’ouverture de restaurants Quick halals :« Aujourd’hui c’est rillettes pâté saucisson à  l’Express.fr. A Roubaix, dans le Quick, c’est viande halal pour tout le monde. […] Il est inacceptable qu’un précepte religieux impose une consommation à des citoyens.[…] Comment la république laïque doit résister, doit imposer sa loi à ceux qui tentent d’en imposer une autre ? Une loi fondée sur des préceptes religieux, parfois sincères, assez souvent intégristes, assez souvent chevaux de Troie d’une règle religieuse agressive. »

Les quelques six millions de musulmans français feraient donc partie d’une vaste « conspiration » cogénétique à l’Islam pour imposer leur religion à l’ensemble de la société française, cela, de manière insidieuse, comme le suggère l’image du cheval de Troie choisie par Christophe Barbier… On nage ici en plein fantasme de type conspirationniste.

Ces quelques exemples de la couverture journalistique de l’Islam par l’Express montrent une inquiétante complaisance de l’hebdomadaire à relayer et à diffuser la théorie conspirationniste du « grand remplacement » jusqu’alors cantonnée aux milieux de l’extrême droite et à ce qu’il est convenu d’appeler la « fachosphère ».  La légitimation et la couverture médiatique assurée par le journal à cette théorie, reposant sur la stigmatisation des musulmans et sur une vision fantasmée de l’Islam, constituent une dérive journalistique inquiétante mais malheureusement largement conditionnée par la réorientation éditoriale du magazine impulsée par son rédacteur en chef Christophe Barbier pour tenter de palier à la diminution tendancielle du lectorat, analysée comme un symptôme de la « droitisation » de la société, et à une baisse préoccupante des rentrées publicitaires du magazine dans un contexte de pertes d’exploitation chroniques que ne parviennent pas à équilibrer les subventions publiques.

Autre fait inquiétant, le journal a mis en place récemment un dispositif de recension et de mise à jour d’une liste de sites d’information alternatifs qualifiés de« complotistes » ou comme « véhiculant de fausses informations », basé sur  la délation des internautes, et non sur un travail d’investigation journalistique, dans le contexte de la réponse sécuritaire apportée par le gouvernement suite aux attentats contre le journal Charlie Hebdo et la dénonciation par les autorités des thèses « complotistes » qui seraient véhiculées sur Internet en contradiction avec le discours politique. La ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, a pris à ce sujet l’initiative d’introduire dans les enseignements un « parcours éducatif citoyen » comprenant une « éducation aux médias » afin que «  les élèves fassent la différence entre ce qui est de l’information et ce qui n’en est pas ».

On peut légitimement se demander si la mise en place d’un tel dispositif basé sur la délation, par un journal qui véhicule par ailleurs lui-même certaines thèses conspirationnistes empruntées à l’extrême droite, constitue bien le rôle d’un média d’information indépendant ou s’il s’agit d’une collaboration ouverte et déplacée avec le pouvoir politique. La mise au service de l’exécutif d’un journal constitue en effet une dérive inquiétante de l’exercice de la liberté d’information et de l’indépendance journalistique nécessaires au fonctionnement démocratique, au mépris de la déontologie qui encadre l’activité de la profession telle qu’elle est formulée par la charte de Munich, notamment dans ses points 2 et 9, qui stipulent les devoirs des journalistes :

– « défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique »

– « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste »

Espérons que la direction du journal, sous l’impulsion de son probable nouveau propriétaire Patrick Drahi, puisse prendre acte de ces dérives inquiétantes, qui ont contribué à transformer un média d’information en outil de propagation des thèses conspirationnistes d’extrême droite ainsi qu’en organe de délation, et puisse réorienter la ligne éditoriale vers le « cerveau » des lecteurs et la liberté de l’information…

Guillaume Borel

En complément :

L’Israélien Patrick Drahi nomme le banquier Bernard Mourad à la tête de L’Express et deLibération

Le cliché est entêtant, largement partagé : un banquier travaille toujours beaucoup, est stressé et surtout ne pense qu’à la finance. Grand brun calme, à la voix posée, Bernard Mourad, lui, ne colle pas vraiment à la représentation que l’on se fait du financier classique.

Encore moins à celle du spécialiste de chez Morgan Stanley qui a œuvré pour la victoire de Patrick Drahi, son client de toujours, dans le duel épique qui l’opposa, en avril 2014, à Martin Bouygues pour le rachat de SFR. Pourtant, c’était bien lui. Travaillant d’arrache-pied sur le financement et l’exécution de l’opération le jour, mais s’occupant à une toute autre activité la nuit : le développement et la promotion d’une application mobile, My SOS, un réseau social solidaire.

Aujourd’hui, M. Mourad quitte Morgan Stanley, et vient d’être nommé à la tête de Mag & News Co, le groupe de presse constitué par Patrick Drahi. Et qui regroupe Libération, L’Express, la chaîne d’information basée en Israël i24, ainsi que les titres de Marc Laufer, comme 01net. Ce dernier va d’ailleurs devenir le directeur général du nouvel ensemble. Selon l’entourage de M. Drahi, Bernard Mourad devra gérer la stratégie du groupe, son développement à l’international, ainsi que les futures acquisitions et les relations institutionnelles. […]

Né à Beyrouth en 1975 d’un père libanais chrétien et d’une mère juive d’origine marocaine, M. Mourad aurait dû travailler dans la santé, grande spécialité de la famille : son père est cardiologue, son frère est un spécialiste reconnu de l’hypertension, sa sœur, enfin, est infirmière. Mais il a choisi la banque, et l’écriture, son autre grande passion.

Il n’a que 2 ans quand sa mère décide de rapatrier ses enfants en France pour fuir la guerre civile qui fait rage au pays du cèdre. Son père reste, convaincu que des temps plus calmes vont revenir, et que sa famille pourra rentrer.

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