Ukraine : Pourquoi les tchétchènes luttent aux côtés des insurgés de Novorossia [Russia beyond the headlines]

La journaliste russe Marina Akhmedova s’est rendue sur la base du bataillon tchétchène Smert (mort), stationnée dans la République insurgée de Donetsk. Selon des informations non-officielles, l’un des objectifs de cette unité de volontaires, composée d’anciens membres des forces de l’ordre tchétchènes dans la réserve, est la liquidation d’Issa Mounaïev, un Tchétchène émigré en Europe au cours de la seconde opération militaire en Tchétchénie, qui participe actuellement au conflit militaire du côté de Kiev. La correspondante s’est entretenue avec plusieurs combattants du bataillon. Deux d’entre eux – le Général et Stinger – se sont présentés sous des pseudonymes, deux autres – Apti et Vakha – ont donné leurs vrais noms.

« Nous sommes ici pour libérer les gens !, lance Stringer, sans attendre ma question. Libérer de quoi ? De la répression ukrainienne ! Allah est notre témoin. Nous combattons comme d’autres jouent à l’ordinateur. La guerre est notre vie. Notre bataillon Smert fait partie d’OPLOT et répond directement à Zakhartchenko (leader de la république autoproclamée de Donetsk, ndlr) ».

Russie et Tchétchénie

« Le peuple tchétchène a choisi la Russie », déclare Vakha.

« Mais les Tchétchènes combattaient la Russie », lui dis-je.

« Tout à fait », répond Stinger.

« Durant les deux guerres de Tchétchénie, de nombreux civils ont péri … »

« Quelle est votre question ?, m’interrompt Stinger. Pourquoi après tout cela, nous sommes pour la Russie ? Nous étions enfants au début de la première guerre de Tchétchénie – moi, Vakha et Apti. Nous fabriquions des cocktails Molotov et sautions sur les blindés pour les jeter dans les écoutilles. Nous étions convaincus qu’ainsi nous défendions notre patrie. Nous avons gagné cette guerre et avons obligé la Russie à retirer ses troupes en 96 ».

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« Mais ensuite, après l’indépendance, nous nous sommes retrouvés dans la même situation que celle que nous voyons ici, explique Vakha. Différentes bandes, clans, se battaient entre eux. Le peuple vivait très mal… »

« C’est très simple, explique Stinger. La Russie s’est comportée très correctement après la seconde guerre. Elle n’a pas cherché à nous humilier, n’a pas montré qu’elle était le vainqueur, n’a pas discriminé la langue tchétchène, notre foi et nos traditions. Aujourd’hui, Grozny est la plus belle ville. La Russie a tout fait pour stabiliser notre économie ».

« Certains Tchétchènes ont soutenu Kiev, explique Apti. Sauf qu’à nos yeux, ce ne sont pas des Tchétchènes. Ce sont des avortons. Les types comme Issa Mounaïev ont fui la Tchétchénie pendant la seconde guerre. Ce sont leurs Bassaïev et leurs Khattab qui se sont attaqués à une autre région russe, le Daghestan, avant de prendre la fuite. À cause d’eux, certains de nos proches sont morts. Pendant l’indépendance, lui et ses semblables ont récupéré le pouvoir. Qu’est-ce qu’ils ont fait de la Tchétchénie ? Qu’ont-ils fait ? Alors que nous, nous avons perdu nos frères et nos sœurs… »

« Vous ne trouverez pas une personne en Tchétchénie, poursuit Vakha, qui n’a pas perdu un frère, une sœur, des neveux. Nous nous souvenons d’eux chaque jour avec peine et amertume ».

« Vous avez pardonné la Russie ? » ma question est suivie par un silence autour de la table.

« Après la première guerre, le peuple a compris tout seul que sans la Russie, ce ne serait pas possible. Le peuple a compris que la Russie était le seul soutien du monde musulman. Nous avons reconnu la Russie pour notre survie. J’ai personnellement tout pardonné aux Russes, répond enfin Stinger. Je sais avec certitude qu’il a pardonné (il montre Apti d’un signe). Et lui aussi a pardonné (il pointe Vakha). Je suis citoyen russe. Nous n’avons aucun grief contre la Russie. Nous l’aimons. Mais savez-vous à qui nous n’avons pas pardonné et ne pardonnerons jamais ? À ceux qui ont commencé la seconde guerre. À tous ces Bassaïev, Khattab et Mounaïev ».

République populaire de Donetsk

Stinger, Apti et Vakha. Crédit : Marina Akhmedova

« La Russie n’a jamais été en guerre contre l’islam, explique Vakha. L’Europe, si. Et maintenant, elle envoie à Kiev un homme comme Issa Mounaïev ».

« Et elle le paie pour ses discours stériles, confirme Stinger. Il déclare avoir cinq cent Tchétchènes avec lui, mais c’est absurde. Ils sont vingt au maximum ».

« Comment le savez-vous ? »

« Nous sommes dans le renseignement militaire, répond Stinger. Pourquoi cela vous étonne tant que nous supportions la RPD ? Vous n’êtes pas étonnée de voir les Polonais, les Biélorusses, les Estoniens faire les mercenaires à la solde de Kiev ? La RPD attendait les Tchétchènes, les a appelés à l’aide. Les Tchétchènes sont un peuple qui sait combattre ».

« Vous êtes ici sur ordre de Ramzan Kadyrov ? »

« Nous ne sommes pas ici sur ordre de Ramzan, répond Apti. Oui, avant nous étions en service, nous sommes tous d’anciens combattants dans la réserve. Notre bataillon est composé de volontaires. Nous ne sommes pas payés. Si Ramzan avait donné l’ordre, toute la Tchétchénie serait ici. Mais, pour le moment, il contient les Tchétchènes ».

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« Pourquoi sommes-nous ici ? Parce que l’Ukraine bombarde le peuple pacifique du Donbass avec des missiles Grad. Nous avons connu tout ça. Et nous sommes convaincus que nous saurons aider à rétablir l’ordre ici, assure Stinger. Pas pour l’argent, pas pour les médailles. Je le jure devant Allah ! Personne ne nous paie. Peut-être que quand nous rentrerons chez nous, notre dirigeant nous récompensera. Mais ici, nous ferons en sorte que la Novorossia (nom donné aux républiques insurgées d’Ukraine, ndlr) ait son hymne et qu’elle continue à parler le russe. Peut-être que s’il n’y avait pas eu de guerre en Tchétchénie, nous nous serions fichus du Donbass… Mais aujourd’hui, nous sommes ici, je suis un militaire. Je suis le seul à pleurer ici quand on déverse des bombes sur les écoles, les hôpitaux et les maisons ».

« Pourquoi avons-nous ouvert une hotline ici ? poursuit Stinger. Pour avoir des informations opérationnelles. Vous savez ce que nous disent 90% des personnes qui appellent ? Donnez-nous du pain… Les gens ici ont faim. Nous l’avons vécu, nous savons ce qu’est la faim. Nous sortons et distribuons 100, 150 pains dans les villages ».

« Où trouvez-vous l’argent pour cette aide ? »

« À la maison, bien sûr, sourit Stinger. En Tchétchénie ».

« Nous n’avons jamais considéré les Ukrainiens comme des guerriers, me dit Apti. Et ce ne sont pas des combattants. Ils se rendent en masse. À Ilovaïsk, nous avons fait fuir trois mille Ukrainiens. Mais nous ne voulons pas que les gens aient peur de nous. Nous voulons que nos ennemis aient peur de nous ».

« Les Ukrainiens sont-ils vos véritables ennemis ? »

« Ceux qui tirent sur les habitants du Donbass sont déjà nos ennemis ».

« Que faites-vous concrètement ici ? »

« Nous allons au front, explique Apti. Nous nous rendons à l’aéroport de Donetsk aussi. Ici, sur cette base, nous faisons le plein de munitions, nous nous reposons et nous distribuons du pain ».

… Sur la place, le bataillon Smert se met en rang. Apti et Vakha se mettent au milieu. Derrière eux, les arbres d’automne et un étang, recouvert d’un brouillard gris qui occulte l’autre rive. Stinger court à travers la place comme un acharné, donne des ordres. Il crie en levant l’index au ciel : « Allahu akbar ! ». Des bras se lèvent. « Allahu akbar ! », répond le chœur. Et ainsi, trois fois. Le Général est posté derrière tout le monde. Le brouillard qui s’étend semble buter contre son dos. Le Général pousse un éclat de rire.

Source : Russia beyond the headlines

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