Soulèvement Zapatiste au Chiapas : le triple anniversaire d’une rébellion hors normes

A la fois indigène, nationaliste et altermondialiste, anticapitaliste et catholique, armée mais reposant sur une utopie démocratique et libertaire, la révolte Zapatiste a débouché sur l’auto-gouvernement de fait de toute la région du Chiapas au Mexique. Le soulèvement armé de 1993 correspondait à l’entrée en vigueur des accords de libre échange, ALENA, entre les états-unis et le Mexique qui allaient ouvrir la voie au pillage des ressources naturelles et à l’ultralibéralisme. A bien des égards, la révolution Zapatiste s’est d’abord constituée comme un contre modèle qui peut nous inspirer…

Vous êtes néophyte dans la connaissance du zapatisme ? (…) Vous n’êtes jamais allé dans un village zapatiste ? Vous n’étiez pas encore né quand l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est apparue au grand jour ? Vous ne vous étiez rendu compte de rien jusqu’au jour de la fin du monde, ni même après ? (…) Voici ce que vous auriez toujours dû savoir à propos du zapatisme » [1]. Le sous-commandant Marcos, porte-parole des indiens insurgés du Sud-Est mexicain, n’a pas son pareil parmi les leaders révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui, pour (ré)attirer l’attention sur sa rébellion.

« Le jour de la fin du monde » auquel il fait allusion dans cet extrait d’une nouvelle série de longs communiqués incoercibles rendus publics en juillet dernier, c’est le 21 décembre 2012, le solstice d’hiver choisi par plus de 40 000 zapatistes encagoulés pour occuper pacifiquement et silencieusement cinq villes du Chiapas. Impressionnante démonstration de force, après quatre ans de relative discrétion. D’autant que l’on savait le mouvement rebelle miné par les stratégies de division et de pourrissement du pouvoir mexicain, le quadrillage militaire et le harcèlement paramilitaire, ainsi que le découragement de certaines « bases d’appui » zapatistes.

Aujourd’hui donc, sur le clavier du « SupMarcos » comme dans les cinq « caracoles » (sièges des « conseils de bon gouvernement » qui gèrent l’« autonomie de fait » de centaines de communautés rebelles réparties sur un territoire fragmenté de la taille de la Belgique), c’est de nouveau l’effervescence. Lancement des « petites écoles zapatistes » ouvertes aux « zapatisants » du monde entier, relance du « Congrès national indigène (CNI) » qui fédère les peuples indiens du Mexique en lutte contre l’exploitation minière, agro-industrielle, énergétique, touristique transnationale qui mange leurs territoires, mais aussi célébrations en cascade du triple anniversaire de la rébellion : les dix ans de l’autogouvernement de fait, les vingt ans du soulèvement armé, les trente ans de la fondation de l’EZLN.

 

Novembre 1983, décembre 1993, août 2003

C’est en novembre 1983 en effet qu’une poignée de guérilleros issus des Forces de libération nationale (FLN), rejoints l’année suivante par l’universitaire citadin qui deviendra le « sous-commandant Marcos », créent au fin fond de l’État du Chiapas l’« Armée zapatiste de libération nationale », avec la ferme intention, à la mode de Che Guevara, d’y « allumer » la révolution. Marcos et ses camarades ne seront toutefois pas les seuls à « travailler » aux côtés des Mayas tzotziles, tzeltales, tojolabales, choles de la région. Les animateurs sociaux du très concerné diocèse catholique de San Cristobal de Las Casas, dont les frontières coïncident précisément avec la zone d’influence actuelle des zapatistes, sont aussi à l’œuvre dans les villages indigènes, depuis de nombreuses années.

Dix ans plus tard, forts de ces influences multiples mais contrecarrés dans leurs projets d’émancipation par l’autoritarisme d’une élite locale raciste et par les effets de la libéralisation de l’économie mexicaine, la chute du prix du café et la réforme constitutionnelle de 1992 qui casse tout espoir de réforme agraire, d’importants secteurs de la population indigène du Chiapas vont se soulever en armes (avec les moyens du bord, souvent de vieilles pétoires) dans les principales villes de la région. « Démocratie, liberté, justice ! ». Et ce, le jour même de l’entrée en vigueur des Accords de libre-échange nord-américain (Alena) qui ouvrent les richesses du Mexique aux États-Unis et au Canada. Mais le coup d’éclat zapatiste de la nuit du 31 décembre 1993 au 1er janvier 1994 fera long feu. Lourdement réprimés, les Indiens insurgés vont rapidement se replier et réintégrer leurs villages. Débutera alors un long processus de militarisation de la région par les autorités, de négociation erratique et de mobilisation pacifique de l’EZLN au retentissement mondial.

Dix ans plus tard, en août 2003, déçus, voire trahis par la non-application des « accords de San Andrés » (seuls accords signés à ce jour entre gouvernement mexicain et commandants rebelles, sur la reconnaissance des « droits et cultures indigènes » [2]), les zapatistes rendent publique la création de leurs propres organes d’autogouvernement, radicalement étanches aux instances et interventions de l’État, au mal gobierno. C’est l’« autonomie de fait », celle que la Constitution ne veut pas leur reconnaître. Le « mandar obedeciendo » (commander en obéissant), ici et maintenant. La pratique politique expérimentée alors dans les villages zapatistes rejette toute forme de confiscation du pouvoir, d’abandon de souveraineté dans des structures en surplomb. Elle s’organise dans la rotation incessante et la révocabilité immédiate de tous les mandats, de toutes les « charges » qu’à tour de rôle les délégués indigènes – hommes et femmes – assument bénévolement au sein des cinq « conseils de bon gouvernement », où l’on administre l’autonomie éducative, sanitaire, juridique et, autant que faire se peut, productive et commerciale des communautés rebelles. Le bilan qu’en dressent aujourd’hui les zapatistes eux-mêmes est plutôt positif : en dépit de bien des difficultés, non éludées, les indicateurs sociaux progressent…

Lire la suite sur Mémoire des Luttes

Publicités