La malédiction de Canaan

La malédiction de Canaan

La malédiction de Canaan est un mythe issu de la Genèse ayant favorisé de par ses abondants commentaires la propagation d’un préjugé foncièrement funeste pour les Noirs. Cet épisode biblique décliné sur des siècles par des théologiens de tous bords aura accessoirement permis de justifier et légitimer l’entreprise esclavagiste transsaharienne et transatlantique.
Aussi, ce mythe contribua, d’un coté, à soulager nos consciences vénales et mutilées, et de l’autre, à servir la raison des princes et des marchands. Rien n’est sacré pour l’appât du gain…
Enfin, on ne peut nier son influence encore récente dans l’institution de l’apartheid en Afrique du Sud, dans les conflits de la région des Grands Lacs ou dans les relents racistes despopulations sudistes étasuniennes.
Mais revenons à la racine de ce mal et tentons de mieux comprendre les rouages de ce qui l’a autant altéré. Reprenons donc, dans un premier temps, le texte de la Genèse (9,18-27) :

Sem, Cham et Japhet étaient les fils de Noé qui sortirent de l’arche ; Cham, c’est le père de Canaan. Ce furent les trois fils de Noé, c’est à partit d’eux que toute la terre fut peuplée. Noé fut le premier agriculteur. Il planta une vigne et il en but le vin, s’enivra et se trouva nu à l’intérieur de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et il en informa ses deux frères au-dehors. Sem et Japhet prirent le manteau de Noé qu’ils placèrent sur les épaules à tous deux et, marchant à reculons, ils couvrirent la nudité de leur père. Tournés de l’autre coté, ils ne virent pas la nudité de leur père. Lorsque Noé, se réveillant de son ivresse, sut ce qu’avait fait son plus jeune fils, il s’écria : « Maudit soit Canaan, qu’il soit le dernier des esclaves de ses frères ! » Puis il dit : « Béni soit le seigneur, le Dieu de Sem, que Canaan en soit l’esclave ! Qu’Elohim fasse sa part à Japhet, mais qu’il demeure dans les tentes de Sem et que Canaan soit son esclave ! »

En quelques lignes naissent ainsi la justification religieuse de la servitude. Mais, difficile de déceler objectivement un quelconque rapprochement entre la malédiction de Canaan, l’Afrique et la couleur noire. D’autres facteurs occasionneront donc ces méprises. Détaillons-les.

Généalogie d’un avatar

« Canaan » signifie étymologiquement « le pays bas » et désignait ainsi le nom de terres en plus de celui d’une personne. Sans doute ces territoires ennemis où vivaient les Cananéens, ou peut-être ces « terres chaudes » à l’Ouest et au Sud d’Israël pouvant correspondre à l’Ethiopie, l’Egypte et la région au sud de la Mer Rouge ? Nous verrons plus tard…
« Misraïm », un autre des fils de Cham – et donc frère de Canaan – désigne l’Egypte dans les livres saints des trois religions révélées. Par ailleurs à quatre reprises la Bible désigne l’Egypte comme « terre de Cham » (PS 78,51 ; 105,23 ; 105,27 ; 106,27). Enfin, une des quatre sources de la Torah, le document jahviste, cite le mot « Kemet » comme la racine biblique kam de « Cham » ou « Ham » ; Kemet – ou Kemi -, nom antique de l’Egypte, signifiant aussi « terre noire » (et non « terre des Noirs »), en référence au limon fertile déposé chaque année sur les rives par les crues du Nil.
Dans la Septante – la Bible traduite en grec – le mot « Aetiops » signifie « visage brûlé » et nomme simultanément la personne et le pays de Kush – autre frère de Canaan et fils de Cham. Et dans le langage rabbinique « Kush » signifie « noir ». Sans oublier que les peuples de Kush bénéficient d’une belle et puissante réputation dans la Bible, comme ceux vivant alors sur les rives du Nil de l’actuel Soudan (Nb 12,1 ; 2R 19,9 ; Jr 38,7). A noter aussi qu’une des femmes de Moïse est kushite (Nb 12,1). On ne peut donc interférer la malédiction de Canaan avec la couleur de son frère Kush, parce que dans ce cas de figure c’est le Noir qui serait alors le maître de Canaan et non l’inverse.

Nulle part donc dans la Bible l’on trouve une quelconque condamnation des Noirs à l’esclavage. Il faudra attendre le VIème siècle après J.C. certains commentaires issus du Talmud babylonien.

Mutilations talmudiques

Le Midrash Sanhedrin, par exemple, spécifie que la malédiction  devenue entre temps celle de Cham et non plus celle de Canaan (alors que Cham béni de dieu ne pouvait être maudit et ce, même si c’était lui qui avait commis la faute) –, consista au noircissement de « sa peau », de « son âme » ou au fait d’être «charbonné » (108b). Quelques autres commentaires décrivent les descendants de Cham et Canaan avec yeux rouges, malformations des lèvres, cheveux bouclés et se promenant nus.
Mais, et c’est là le plus déroutant, dans de nombreux midrashim nous pouvons y lire une réprobation de Cham pour avoir, entre autres, sodomisé Noé (Sanhedrin 70a).
Aussi, plus on confronte ces exégèses talmudiques plus elles paraissent insensées : ici, on rapporte que Kush était de couleur olive avant d’être noirci par Dieu parce qu’il avait été le plus ardent à la construction de la tour de Babel ; là, Jacob ben Eléazar de Tolède écrit que « les esclaves noirs sont fils de Cham » ; le rabbin Saadia Adani soutient que « Japhet et ses fils sont blancs et magnifiques, et Cham et ses fils sont noirs comme le corbeau » ; enfin Ovadia Sforno (célèbre rabbin de la Renaissance) révèle que si « Cham voit la nudité de son père c’est Canaan qui le castre » !

Tous ces commentaires rabbiniques ont incidemment un dessein bien précis : conforter les juifs dans leur destin de peuple élu. Dans le livre de Josué nous pouvons lire comment Israël lutta et conquit les cananéens (population dans la partie du Proche Orient située alors entre la méditerranée et le Jourdain). Les enseignements rabbiniques sont là pour rappeler qui Dieu a récompensé et qui il a puni, et que, même si l’ennemi cananéen a disparu, Canaan demeure le symbole du mal et de l’idolâtrie. Une propagande religieuse déclinée de manière perfide et extravagante condamnant au noircissement et à l’esclavage tous ceux mettant en danger l’existence d’Israël et désobéissant à Dieu.

Exégèses patristiques

Les Pères de l’Eglise ont aussi spéculé sur le geste de Cham. Plus de 250 commentaires, dont certains plus que troublants. A commencer par Théophile d’Antioche précisant que c’est Canaan le châtreur de Noé. PuisJean Cassien affirmant que Cham aurait incité au mélange des races dans l’Arche ! Souillure, dépravation, perversion ou corruption, les mots ne manquent pas pour souligner ce crime qui aurait dû périr dans le Déluge, comme Dieu l’avait exigé. D’où la punition : rendre impur Cham en le noircissant.
D’autres théologiens n’hésitent pas à parler d’orgies sexuelles entre Cham, Canaan et les femmes de Sem et Japhet !
Philon, Origène et Ephrem de Nisible, quant à eux, évoquent clairement la couleur noire de Cham. Ephrem de Nisible surtout, identifiera sans détour la malédiction et la négritude en écrivant : « Maudit soit Canaan et que Dieu rende noir son visage. »
Quelques siècles plus tard les propos deviendront encore plus virulents. En 1544, Luther dépeint Canaan avec les couleurs les « plus laides » et les « plus noires ». Il admet, à l’instar de Gilbert Genebrad dans saChronographia de 1570, que les descendants de Cham ont occupé toute l’Afrique. En 1575 le dominicainFrancesco de la Cruz déclare devant le tribunal de l’Inquisition que « les Noirs sont esclaves par la juste sentence de Dieu contre les péchés de leur père. En signe de leurs péchés Dieu leur donna cette couleur. » Cent ans plus tard le protestant Jean-Louis Hannemann proclame : « tous les Noirs, où qu’ils habitent sont maudits et destinés à l’esclavage pour mille générations. »

Globalement les théologiens chrétiens estimaient donc que le péché de Cham entraina l’esclavage de ses descendants…noirs. Et miracle d’un christianisme opportuniste : pour relativiser des siècles d’exégèses racistes il suffira de rappeler les desseins réconciliateurs d’un Christ sauveur rassemblant au final les nations de Japhet, Sem et Cham pour mieux édifier l’Eglise.

Littératures musulmanes

Jamais dans le Coran le critère de l’esclavage n’est une question de race ou de couleur de peau. Néanmoins dans la littérature islamique, celle-là même qui aida à populariser la doctrine musulmane, les auteurs arabes ont véhiculé rapidement de violents préjugés à l’encontre des Noirs – bien pratique aussi pour avaliser leurs rafles transsahariennes -, et ce toujours en rapport avec l’offense de Cham à Noé et la malédiction sur sa descendance.
El-Djelal-Siouti est le premier à parler de peau noire à propos de Cham. Il écrit précisément que ce dernier contempla la nudité de son père Noé alors que celui-ci prenait un bain. Noé, indigné, maudit ensuite son fils. Le verbe ici utilisé « sada » signifie à la fois « maudire » et « rendre noir ». Cham devint ainsi noir et père des Soudanais destinés à être les esclaves des enfants de Sem et Japhet.
Ibn Hisham est, quant à lui, le premier à reprendre les récits talmudiques relatant la transgression d’ordre sexuelle de Cham. Tout autant qu’Ibn Sa’dYa’qûbî et Ibn Qutayba, il influencera particulièrement le travail d’Al-Tabari retraçant l’histoire de Cham concevant un enfant (Kush) pendant le Déluge avant de se faire châtier pour avoir transgressé l’interdiction des rapports sexuels dans l’Arche. Il écrit alors que Dieu le maudit en le faisant naître noir et de lui naquirent les Ethiopiens et tous les Africains noirs !
Plus âpre encore, Mutahar Ibn Jahir al Maqdisi, un contemporain d’Al-Tabari (Xème siècle donc), soutient que «les Zanj (Africains des côtes ou de l’arrière pays) ont la peau noire, le nez plat, les cheveux crépus. Ils sont peu intelligents et comprennent fort peu de choses. » Ces propos rappellent ceux tout aussi terribles d’Ibn Qutayba : « Les Noirs sont laids et mal bâtis parce qu’ils vivent dans un climat chaud. La chaleur les cuit par trop dans la matrice, et frise les cheveux. Les mérites des peuples de Babylone sont dus au climat tempéré. »
Enfin, Djahiz dans son Kitab al-Burkhala décrit les noirs comme les « moins intelligents », et dans son Kitab al-Hayawn comme « les corbeaux de l’humanité ».

Avec l’expansion de l’Islam se développa l’esclavage. Tropisme impérial inéluctable. Ainsi à partir du Xème siècle, le noir fut considéré comme un être déficient destiné au servage. Même islamisé ou bon guerrier le Noir demeurait inférieur à l’Arabe. Le mythe cananéen, alors travesti pour justifier les nécessités islamiques de l’époque, s’inscrivait pourtant contre le texte du Coran prônant l’égalité des races…

Les hommes sont des conquistadors et leur hégémonie semble toujours plus légitime quand elle se pare des philanthropies pieuses de leur livre saint, tout du moins de celles de leurs nombreux commentaires, dans lesquels s’en trouvent toujours de propices à leurs malversations. Toutes ces variations religieuses sur le thème de la malédiction de Canaan ont permis, dans une alchimie dont seuls les trafiquants de transcendance ont le secret, d’enchanter l’intolérable. Et notre Histoire en pâtit d’autant plus qu’elle reproduit ce cercle vicieux en l’auréolant de fantasmagories divines…

http://diktacratie.com/la-malediction-de-canaan/

à lire aussi :

 Islam et abolition de l’esclavage


Par Sheykh
 ‘Abd Allâh bin 
Hamid ‘Ali 

Question :

 

Quand je lis le Qour’an, j’ai l’impression que la libération des esclaves est considérée comme quelque chose de moralement bien. Mais le Qour’an ne semble jamais catégoriquement condamner l’esclavage. L’esclavage pur est considéré comme l’une des points sombres de l’histoire humaine, et l’Occident tire une grande fierté à l’avoir aboli. Je me demande pourquoi ni le Qour’an ni le Prophète Muhammad n’ont déclaré l’esclavage illicite ?

Réponse :

 

Il n’est pas facile de répondre à cette question surtout parce que nous n’avons aucune trace d’une réponse claire sur ce point dans les sources Islamiques. Par conséquent, tout ce que je peux offrir comme réponse à cette question difficile est mon analyse personnelle à partir de ma connaissance de l’esprit des enseignements Islamiques. Cela étant dit, je crois qu’il est important de commencer par rappeler certaines réalités se rapportant à l’esclavage colonial, car c’est le côté grotesque et épouvantable de ce système qui généralement suscite l’indignation morale en raison du fait que lorsqu’on évoque l’esclavage, la plupart des gens pensent automatiquement à des personnes d’origine Africaine et à leur situation difficile. Cette indignation se justifie pleinement car c’est principalement en « Occident » que le mot « Noir » est devenu synonyme « d’esclave » à partir du début du 17ème siècle.

A l’époque du Prophète Muhammad  la plupart des esclaves en Arabie étaient aussi des Africains noirs, mais il ne s’agit pas d’un hasard, compte tenu de la proximité de l’Afrique et de l’Arabie. En dehors de cela, il n’existe aucune preuve de l’existence d’une loi générale ou d’une interprétation stipulant que seuls les Africains noirs étaient susceptibles de devenir esclaves, même si cette même tendance a pu se développer dans le monde Musulman à la même époque ou après que ce soit devenu très répandu en Amériques.

Les esclaves d’Amériques n’avaient généralement pas le droit de se marier. Ils ne pouvaient pas posséder des biens car ils étaient eux-mêmes considérés comme des biens. Ils pouvaient être achetés et vendus à volonté, voire même être séparés de leurs enfants. Il n’y avait pas de lois protégeant les esclaves des violences physiques. Et les propriétaires d’esclaves n’avaient aucune obligation légale de les nourrir, de les habiller, ou de leur fournir des lieux d’habitations convenables. Les esclaves Africains étaient traités comme on traitait les animaux [1].

Non! En fait, la façon dont ils ont été traités était bien pire que celle dont les gens traitaient leurs chiens de chasse. La maltraitance la plus importante était de nature psychologique. Les esclaves n’avaient pas le droit d’apprendre à lire ou à écrire. Ils ont été contraints à changer leurs noms d’origine, leurs pratiques religieuses et leurs croyances. Ils ont été forcés de changer de noms pour qu’on puisse les identifier comme étant la propriété des familles dont ils étaient les esclaves. On leur a fermé les portes de la connaissance de leur passé, on leur a dit qu’ils étaient des bons à rien, et qu’historiquement ils n’avaient en rien contribué à la civilisation. En outre, on leur a appris qu’ils étaient par nature inégaux avec les personnes de race blanche et ce dans tous les domaines. Nonobstant ces faits, il n’est pas évident difficile de juger une période antérieure de l’histoire humaine avec les normes morales d’aujourd’hui. L’esclavage, pour une grande partie de notre histoire fut universelle.

Il n’y a pas que des blancs qui ont asservis des noirs, des noirs ont asservis des noirs. En fait, il est bien établi que de nombreux noirs libres vivant en Amérique avant l’émancipation possédaient eux-mêmes des esclaves noirs. Des Africains réduits en esclavage par d’autres Africains, des Européens réduits en esclavage par d’autres Européens, etc. Tout cela avant la propagation de la doctrine qui a forcé le destin des noirs à devenir des esclaves potentiels, à la fois en Amérique et dans les autres régions du monde dites « civilisées ».

Il existait également une règle générale selon laquelle si des personnes étaient vaincues lors d’une guerre, les survivants qui avaient la chance de ne pas être sauvagement assassinés pouvaient être réduits en esclavage pour le reste de leur vie. Il semble qu’il s’agissait là d’une des façons les plus courantes de devenir un esclave. Il y avait, cependant, d’autres situations qui pouvaient conduire les gens à devenir esclaves. Parmi elles : 1) les attaques dans les villages après lesquelles ses habitants étaient enlevés, vendus ou forcés à la servitude; 2) les déportations qui résultaient de décisions judiciaires de gouvernements Africains corrompus qui cherchaient les récompenses financières des marchands d’esclaves; 3) lorsqu’une personne se retrouvaient endettée en raison d’un manque de fonds pour payer ses dettes elle pouvait devenir l’esclave de ses créanciers ; 4) le manque de ressources pouvait conduire des familles à se mettre au service des propriétaires terriens et autres en échange de moyens de subsistance.

Dans la tradition Islamique, seul un prisonnier de guerre pouvait être amené à devenir esclave. Le Qour’an enseigne que lors des batailles, les vainqueurs Musulmans avaient la possibilité de rendre gratuitement leur liberté aux prisonniers de guerre ou de leur accorder cette liberté en échange d’une rançon [2]. Dans la tradition Prophétique, il existe quelques cas où des prisonniers de guerre ont été exécutés. Ce précédent a établi le droit de tuer les prisons de guerre sous certaines conditions, et lorsque l’esclavage est juxtaposé à cette option, sa gravité est atténuée dans une certaine mesure. Pour certains la question devient, est-il préférable de prendre une vie ou de l’asservir? Un débat contemporain similaire existe parmi les philosophes du droit pénal et les moralistes, et il a trouvé sa place dans les débats sur l’utilité et les conséquences éthiques de l’application de la peine de mort pour certains crimes.

Étonnamment, quand on réfléchi sur ce qui a eu lieu par le passé, lorsque l’esclavage était universellement accepté, on observe que ceux qui étaient réduits en esclavage évitaient la plupart du temps les tentatives d’évasion. Il existe beaucoup d’histoires de propriétaires d’esclaves envoyant leurs esclaves dans des entreprises commerciales uniquement dans le but de voir ces esclaves revenir avec les profits pour lesquels ils avaient été envoyés. Bien sûr, cela ne veut pas dire que tous les esclaves et que toutes les formes d’esclavage engendrent une vision ou une réalité utopique, de même, cela ne prouve pas l’inexistence des révoltes de temps à autre. Il se trouve simplement que lorsque certaines pratiques deviennent normatives dans la psyché collective des gens, l’histoire a montré à maintes reprises que les humains possèdent une capacité à endurer, supporter et surmonter les conditions difficiles et extrêmement désagréables dans lesquelles ils se trouvent alors.

Maintenant, pour comprendre pourquoi ni le Qour’an, ni le Prophète Muhammad SAW n’ont interdit l’esclavage, réfléchissons tout d’abord sur les points suivants :

1. Comme dans la tradition Occidentale, les esclaves étaient considérés comme la propriété légitime de leurs propriétaires, même si le Qour’an est moins explicite sur ce point que les livres de jurisprudence Islamique.

2. Une personne ne pouvait devenir esclave que suite à sa capture en temps de guerre.

3. Seuls les adversaires non-Musulmans pouvaient être contraints à la servitude, même si (dans les faits) les Musulmans n’ont pas toujours été à la hauteur de cet idéal.

4. N’importe qui pouvait devenir esclave, pas seulement les Africains noirs.

5. Les esclaves pouvaient être achetés ou vendus, mais les membres d’une même famille ne pouvaient pas être séparés les uns des autres, de même, un membre d’une famille ne pouvait pas être l’esclave d’un autre membre de sa famille.

L’Islam exigeait des propriétaires d’esclaves qu’ils respectent les règles suivantes :

1. Il était exigé des propriétaires d’esclaves qu’ils aient la capacité matérielle de nourrir, vêtir et de fournir un abri à leurs esclaves.

2. Les propriétaires avaient l’obligation de nourrir et de vêtir leurs esclaves avec de la nourriture et des vêtements de qualité égale à celle qu’ils utilisaient pour eux-mêmes. Le prophète Muhammad    a dit : « Nourrissez-les de ce que vous mangez, et les habillez-les de ce que vous portez » [3].

3. Le prophète Muhammad    a interdit de punir et de maltraiter les esclaves. Lors de son Pèlerinage d’adieu, il a déclaré : « S’ils commettent un péché que vous jugez impardonnable, vendez les esclaves de Dieu. Mais ne les punissez pas » [4].

4. Il était interdit de contraindre les esclaves à changer leurs noms.

5. Les esclaves étaient autorisés à posséder leur propre richesse, et à offrir leurs services à d’autres personnes avec la permission de leurs propriétaires.

6. Les esclaves étaient autorisés à se marier, et le Qour’an encourageait les propriétaires d’esclaves à trouver des partenaires compatibles parmi eux. [5]

7. La valeur d’un esclave croyant pouvait être rendue égale à celle d’un croyant libre, si la liberté de l’esclave était acquise en réparation du meurtre accidentel d’un croyant libre [6].

8. Les propriétaires d’esclaves ne pouvaient pas se considérer comme des « maîtres » (asyād). Au contraire, ils devaient se considérer comme des « patrons » (Mawāli).

9. Un(e) esclave pouvait racheter sa liberté, et un certain nombre d’options permettant l’affranchissement existaient [7].

10. Le Qour’an a fait la promotion de l’affranchissement comme étant un idéal moral [8].

11. L’Islam a consolidé la relation entre les propriétaires d’esclaves et les esclaves en attribuant à chacun d’eux une partie de l’héritage de l’autre si l’un d’eux venait à décéder au cours de la vie de l’autre. Le prophète Muhammad    a dit : « Le patronage [9] n’est le droit que de celui qui affranchit » [10].

Il y a d’autres choses qu’il faut prendre en considération, mais laissez-moi vous dire ce qui suit en guise de résumé. La mission ultime du Prophète Muhammad  , était d’apporter le salut à l’humanité dans l’au-delà. Dans l’accomplissement de cette mission, il a certifié avoir fourni tous les outils et les connaissances nécessaires pour que chaque croyant puisse atteindre cet objectif. Le cadeau le plus important qu’il nous ait enseigné fut la connaissance que Dieu accepte uniquement les bonnes œuvres qui sont effectuées avec une intention pure. Le fait que les esclaves furent considérés comme propriété privée de leurs propriétaires au cours des époques pré-modernes aurait pu constituer un défi de taille si cela avait permis l’émancipation universelle mettant hors la loi la possession d’esclaves. La guerre civile Américaine nous rappelle cependant les conséquences potentielles qu’il peut y avoir lorsque l’on dépouille des personnes de leurs biens, même s’il est estimé que cette possession est illégale.

Il ne s’agit pas de déprécier le bien qui a résulté de la bravoure de Lincoln et de sa conviction en ce qui concerne les esclaves de l’Amérique. Mais, on est en droit de se demander pourquoi il y a eu jusqu’à ce qu’à ce jour tant de résistance à l’ascension sociale des Noirs depuis l’époque de la Proclamation d’Emancipation. Il suffit juste d’observer toutes les politiques soutenues par le gouvernement, les lois, et les efforts entrepris pour saper le succès des Noirs depuis la fondation des États-Unis d’Amérique. Je dirais précisément que c’est parce que les propriétaires ont été forcés de céder à contrecœur leurs esclaves, après plus d’un siècle d’endoctrinement qui consistait à leur faire croire d’une part que leur race était supérieure à toutes les autres et que d’autre part les noirs ne pourraient jamais être leurs égaux. La législation de Lincoln et le décret présidentiel ne portaient que sur une partie du problème. Pour assurer une paix et un progrès durable dans la société Américaine, il aurait fallu une quantité importante d’introspection et de réalignement mental, incluant l’abandon par Lincoln lui-même de sa propre croyance en l’infériorité des Noirs. Les autres problèmes qui ont fait suite à la proclamation de Lincoln étaient par ex. que d’anciens esclaves étaient abandonnés sans garanties de nourriture, de logement, de travail, de sécurité, et étaient laissés à la merci des anciens propriétaires d’esclaves furieux du nouvel arrangement. Lincoln, en outre, plaidait pour le renvoi des Noirs vers l’Afrique.

Ce que le Prophète Muhammad  a fondamentalement essayé de faire était de créer une société mentalement et émotionnellement mature et suffisamment préparée pour recevoir en son sein d’anciens esclaves comme partenaires égaux dans la formation du bien-être global de la vie publique et privée. Quand un propriétaire d’esclaves se perçoit non pas comme un « maître » (sayyid), mais comme le « patron » (Mawla) de son esclave, il est alors plus facile pour se propriétaire de voir en l’esclave à la fois un privilège et une responsabilité. Quand on a le devoir de partager sa fortune avec ses esclaves, de les habiller de manière semblable à ce qu’on porte nous-mêmes et de les nourrir avec la même qualité de  nourriture que celle que l’on consomme, il est difficilement imaginable que cette personne nous puissions (en parallèle) avoir le droit d’abuser de lui (ou d’elle). Puis, quand on sait que le propriétaire se voit attribuer une part de la richesse de son esclave et que le principe de réciprocité exige que l’esclave puisse être l’héritier des biens de son/sa propriétaire, il est difficile d’imaginer que le Prophète Muhammad  ait voulu créer autre chose qu’un climat de fraternité et de solidarité permettant une transition plus facile de la condition d’esclave vers celle de non-esclave.

En agissant ainsi, le ou la propriétaire d’esclave s’assure une place spéciale dans le Paradis de Dieu étant donné sa volonté et de sa décision délibérée d’affranchir cet esclave de ces liens. De l’autre côté, la personne sous obligations ne nourrit dans son cœur aucune rancune pour son ex-propriétaire qui le libère après qu’il l’ait utilisé de manière relativement digne. Je crois que c’est pour ces raisons que ni le Qour’an ni le Prophète Muhammad  n’ont catégoriquement interdits l’esclavage. L’objectif était de créer les conditions qui ne garantiraient pas seulement une rupture durable de la pratique. Il s’agissait également d’enseigner que toute vie humaine est égale par essence. L’esclavage, selon les enseignements prophétiques était une alternative bien plus attrayante que ce que nous avons trouvé en Amériques. Et gardez à l’esprit que les esclaves n’étaient pas tous noirs.

Was Salam

Abdullâh
Notes :

Ps : Ce Hadith n’ayant pas été cité, il est important de rappeler au lecteur cette parole du Prophète (paix et bénédiction sur lui) qui a dit : « O les hommes ! Celui que vous adorez est un, et votre père est un. Pas de supériorité à un Arabe sur un non-Arabe, ni à un non-Arabe sur un Arabe, ni à un blanc sur un noir, ni à un noir sur un blanc. La seule supériorité qui compte [auprès de Dieu] est celle de la piété. Ai-je transmis le message ? » [Hadith rapporté par Ahmad, n° 22 978, authentifié par al-Arna’ût : bas de page sur Zâd al-ma’âd, 5/158]

[1] Ces esclaves étaient même moins bien traités que des animaux, car leurs maîtres avaient parfois une haine profonde envers eux et faisaient preuve d’une cruauté extrême. 

[2] Qour’an, s47-v4

[3] Hadith Sahih, rapporté par Muslim

[4] Hadith rapporté par Ibn Saad

[5] Qour’an, s24-v32 : « Mariez les célibataires qui vivent parmi vous, ainsi que vos serviteurs vertueux des deux sexes. S’ils sont pauvres, Allâh pourvoira, par Sa grâce, à leurs besoins, car Il est Plein de largesses et Sa Science n’a point de limite. »

[6] Qour’an, s4-v92 : « Aucun croyant n’a le droit de tuer un autre croyant, si ce n’est par erreur. Si un tel acte se produit, le coupable devra affranchir un esclave croyant et verser à la famille de la victime le prix du sang, à moins que les ayants droit n’en fassent remise. Si la victime est un croyant qui appartient à un groupe hostile, le meurtrier affranchira seulement un esclave croyant , mais si la victime appartient à un groupe auquel vous êtes liés par un pacte, la remise du prix du sang à la famille et l’affranchissement d’un esclave croyant seront exigés du meurtrier. Si ce dernier n’en a pas les moyens, il devra observer un jeûne de deux mois consécutifs, à titre d’expiation prescrite par Allâh, l’Omniscient, le Sage. »

[7] Qour’an, s24-v33 : «  Que ceux, cependant, qui, faute de moyens, ne peuvent pas se marier observent la continence jusqu’à ce que Allâh, dans Sa générosité, pourvoie à leur indigence. Établissez un contrat d’affranchissement en faveur de ceux de vos esclaves qui en expriment le désir, si vous les en jugez dignes. Faites-les bénéficier d’une part des biens dont le Seigneur vous a gratifiés. N’obligez pas vos jeunes esclaves, par esprit de lucre (appât du gain), à se prostituer alors qu’elles veulent rester chastes. Si une telle contrainte est exercée sur elles, Allâh leur accordera Son pardon et Sa miséricorde. »

[8] Qour’an, s90-v12-13 : « Mais sais-tu bien ce qu’est la voie ascendante? C’est la pente qu’on gravit en libérant un être humain »

[9] Patronage : Soutien accordé par une personne importante, par une organisation.

[10] Muslim

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