Comment les progressistes ont été distancés: Sur l’arriérisme dans des domaines vitaux du savoir

Par André Avramesco

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Voici un siècle, les progressistes en savaient souvent plus que les patrons sur le capitalisme même — et beaucoup plus sur le socialisme. Ils disposaient de réels moyens d’expression (il y avait une presse ouvrière, très lue) et d’action (dont la grève). En outre, ils participaient largement à une vue commune des choses qui faisait suivre et espérer sans cesse des découvertes favorables en tous domaines. Les réactionnaires n’avaient plus d’autre ressource que de lancer les peuples les uns contre les autres pour les faire revenir à l’atroce épuisement qui conditionne tout système d’oppression.

Mais la guerre mondiale n’a été que la première partie de la réponse, des maniaques de pouvoir, au lent éveil humain : avec l’aide de traîtres savants les potentats ont, de plus en plus clairement, saisi la nécessité d’abrutir les esprits, de pervertir les retombées de la connaissance, et ainsi de contrôler les raffinements techniques. Horrifiés, égarés ou paresseux, les progressistes ont perdu leur avance puis accumulé le retard. L’état du monde dit assez ce que cela représente de menaces pour l’espèce humaine.

Le plus dramatique est l’ignorance, soigneusement entretenue évidemment, en affaires de comportement humain : en éthologie humaine et très spécialement en éthologie politique. Si on replace clairement l’humain dans son héritage animal, si on refuse le refoulement qui rend inconsciente notre animalité, on devient capable d’explications véritables et donc d’action dans deux types de mouvements d’importance historique considérable : d’une part, la transformation sauvage de pulsions naturelles en perversions de pouvoir — les pestes des dominants — ; d’autre part, les fréquentes faiblesses de la raison vis-à-vis des pulsions dans le comportement humain général — les pestes des dominés —. Il faut donc d’abord comprendre comment fonctionnent les mécanismes inconscients contre la connaissance éthologique.

Ce qui rend terribles ces refoulements, c’est que plus on a de réactions animales (ainsi dans les obsessions de pouvoir ou les déchaînements fanatiques), moins on l’admet. Plus généralement, des chaînes inconscientes de réactions sont finalement intégrées au psychisme par les hasards ou complexes sociaux. Elles sont alors d’autant plus efficaces que “l’orgueil humain” (l’illusion de libre-arbitre) est violemment heurté par l’évidence des priorités affectives irrationnelles : et ceci est surtout vrai pour les plus primitives et animales, surtout dans les mouvements humains de masse. Pour confirmer cela, les barbaries de l’histoire sont vite constatées, et il est aussi facile de les expliquer par la pesanteur d’évolutions aussi aveugles que celles de la biologie : or trop souvent chez les progressistes — qui savent pourtant le prix de la recherche de l’équilibre par la raison et la vérité — la constatation de l’animalité est ressentie comme une insulte intolérable. Ce n’est évidemment pas le meilleur moyen d’échapper à la barbarie.

Quant aux refus-censures des réactionnaires vis-à-vis de l’éthologie, c’est au départ simplement leur volonté obscurantiste générale : le savoir, dans toutes ses expressions profondes, est porteur de poussées démocratiques, et donc à l’opposé des privilèges et privilégiés. MAIS la volonté obscurantiste s’arrête, en ce domaine comme en maint autre, dès qu’il s’agit des techniques qu’on peut tirer du savoir : CIA et MI6 sont très remarquables de techniques éthologiques — comme les armées industrielles et militaires sont très remarquables de techniques de robotique, voire de physique en général —. Ce n’est pas au profit de la démocratie.

C’est dans ce contexte politique qu’on peut analyser la transformation sauvage des pulsions naturelles, préexistantes et au fond pratiquement incompressibles, en moteurs élaborés et complexes (“instincts”) — comme par exemple le goût obsessionnel pour la domination, voire la domination à tout prix avec ses incidences sadiques —. Mais la simple intuition commune peut mener à de graves erreurs. Ainsi dans son ouvrage très remarquable et trop peu connu sur “Obedience to Authority”, Milgram écrit : “By aggression we mean the impulse or action to harm another organism”. C’est là une aberration catastrophique du point de vue éthologique (pourtant l’ouvrage, encore aujourd’hui fondamental, sur la pulsion éthologique appelée “agressivité”, était vieux de plus de dix ans à l’heure où écrivait Milgram) : la qualification anglaise et germanique “Aggression” est elle-même dramatiquement dangereuse. Il faut donc commencer par démêler un peu ces affaires.

Ce qui est devenu “l’agressivité” en littérature scientifique sur le comportement est, comme toutes les autres pulsions de base, essentiellement neutre — moteur sans orientation —. Il s’agit au départ de

la tendance d’un individu à écarter tout congénère

d’un champ d’action a priori aussi large que possible.

Mais bien sûr, la rencontre avec des congénères peut mener, et mène en général, à une confrontation d’autant plus énergique que le champ d’action est d’abord mal défini. Cela explique que la charge affective du terme “agressivité” télescope très malheureusement la pulsion réelle (ce qu’on pourrait appeler simple expansivité) et ce qu’elle donne souvent (pulsions ET actions, confusion supplémentaire) après confrontation : l’agressivité éthologique n’est pas en soi tendance à blesser, mais seulement à écarter. Cela devient particulièrement évident dans les espèces où la formation d’un couple sexuel passe par la confrontation initiale du mâle et de la femelle : il faut alors des processus d’inhibition parfois longs pour permettre la cohabitation finale — qui elle-même ne va pas toujours sans heurts.

En somme : d’abord, la réalité éthologique, essentielle, de la pulsion essentielle — la plus tardivement apparue dans l’évolution, la plus puissante, la plus riche et de très loin la plus intense surtout dans l’espèce humaine — est d’écarter et non de blesser ; ensuite, elle s’adresse à des congénères (inextricablement autres et semblables, racine et aliment de l’intensité comme du conflit). Ainsi, justement de par sa puissance considérable, la pulsion d’expansion ne peut être que refoulée dans toute construction sociale, alors qu’elle est en même temps facteur très puissant de tendance à la société. Tout le drame humain est là : car il en résulte que les refoulements se construisent dans l’inconscience-incohérence la plus complète, avec pour produit, dans les directions les plus aberrantes et à tous les termes possibles, les folies les plus variées, les perversions les plus vicieuses, les barbaries les plus insensées : l’histoire — même des progressistes d’aujourd’hui devraient accepter que des guerres et des esclavages ont eu et ont lieu, que cela n’a pas attendu le capitalisme, et que cela n’est absolument pas rationnel.

On peut ainsi mesurer l’aberration puis le désespoir d’un chercheur de la classe de Milgram — il en est de même pour un autre éclaireur de la pensée politique en grandes profondeurs, Orwell : son inévitable ignorance éthologique est à la base des erreurs considérables et de l’abdication finale du 1984 —. Au contraire, le contrôle de l’expansivité-agressivité au sens éthologique est au début de la construction des chances de survie de notre espèce. Le problème est simplement devenu, de par l’indifférence totale de la nature à ce qui est le plus humain, d’une effroyable urgence : car la volonté de pouvoir est désormais libérée de toutes les inhibitions extérieures, qui ont existé tant que le travail et les travailleurs étaient condition nécessaire de production et de survie. Ainsi naguère encore, le contre-pouvoir des travailleurs, la grève, était facteur d’équilibre et ressource contre les privilèges. “On sait” — en fait : aujourd’hui bien davantage de gens devraient savoir — ce qu’a pu contre ce facteur de stabilité une robotisation-automatisation qu’ont asservie à leurs vices les pires psychopathes de la domination.

Trois autres domaines apparaissent ici, qu’on ne peut traiter complètement, mais où l’inconscience et l’ignorance passent souvent les bornes du tolérable, surtout chez des gens qui se disent progressistes.

1) D’abord la physique. Il faut analyser les conditions dans lesquelles Einstein a été marginalisé par des dragons comme Bohr et von Neumann ou Wigner, conseillers très spéciaux du président des Etats-Unis pour les sciences et surtout les techniques. Il faut rappeler comment von Neumann a été le maître d’un Paul Nitze et l’artisan de la ruine de l’Union Soviétique par la course aux armements, en même temps que l’organisateur de l’information-informatisation très militarisée — entre autres. Il faut décrire comment tout l’esprit de la méthode expérimentale et la démarche de fond anti-scolastique, en particulier à partir de Galilée, ont été éliminés dans le recrutement de chercheurs pourris, mis au service de la concentration du pouvoir par l’élaboration de machines de production ou de mort, robots et missiles sans lesquels l’Empire ne pourrait exister — à l’opposé de toute valeur humaine et démocratique. Il faut faire saisir comment Bohr a pu s’appuyer sur les réactionnaires les plus déterminés pour imposer une “interprétation” anti-scientifique de la mécanique quantique, qui rouvrait toutes grandes les portes à la fois de la sélection anti-populaire et de la magie, du “sens du sacré” porteur des plus terribles renouveaux religieux et mystiques et de la parapsychologie maladive, par les délires de “mesure par prise de conscience de l’observateur” — tout cela contre les exigences scientifiques et humanistes d’Einstein, qui a toujours cherché à maintenir les éclairages de Galilée et des Lumières : notamment que l’univers (bien souvent jusque dans l’histoire, l’aventure humaine même) se fout totalement de l’existence et de la souffrance de l’humanité.

2) Ensuite le basculement de l’économie, avec la synthèse non plus seulement de la banque et de l’industrie mais de la mafia, du trafic violent, de l’agressivité perverse extrême, sous le nom de finance — profit politique, de pouvoir, bien au delà du profit économique — où il faut expliciter les liens à la fois à l’éthologie et à des robots tenus par des actionnaires (souvent un petit nombre), contre le plus élémentaire intérêt des travailleurs ou de ce qu’il en reste, et surtout des foules humaines.

3) Enfin le plus somptueux cadeau scolastique fait à la réaction depuis Aristote : la dialectique hegelienne, avec ses supposés “dons” de “compréhension” spéciaux, contraires à toute démocratie et toute science mais très favorables à un clergé rebaptisé “membres du parti” ou bureaucratie. A partir de là, les lignées hegeliennes sont restées les bras ballants devant les cyclones successifs, de découvertes scientifiques depuis plus d’un siècle, et de bouleversements historiques depuis plus d’une génération : en fait, de façon bien plus fondamentale et pérenne, il est impossible de se mettre d’accord en pratique à partir de la dialectique, et  l’histoire de ce Verbe de pouvoir est celle de ses scissions et dictatures sans fin, suivant la lutte ou la victoire provisoire de tels ou tels chefs — expériences faites, inutiles et cependant indéfiniment répétées —. C’est ainsi que ces nouvelles lignées religieuses ont réussi à paralyser l’action des progressistes, alors que la première condition de l’action politique humaniste est, par une science commune, de rassembler et unir des gens pour rassembler et unir des forces, en dehors de tout prophète.

Mais c’est déjà assez de l’éthologie pour faire mesurer, au moins à quelques-uns, le drame du retard pris en affaires de savoir. CIA, MI6 et mainstream media manipulent ignoblement la connaissance du comportement humain. Si seulement un petit nombre de progressistes se résout enfin à s’approprier cette connaissance (non pas seulement le savoir-faire), pour l’action parmi les êtres et les peuples, on aura tôt fait de ne plus perdre son temps à pondre des études annexes sur des détails de crises financières récurrentes ou de dévastation générale de la planète : car ce ne sont là que conséquences du drame essentiel. On pourra remonter enfin à

l’extrême urgence sous-jacente à TOUS les problèmes humains de notre temps :

la psychopathie énorme des fous de pouvoir

et sa contagion populaire dans des fanatismes et totalitarismes.

Il est assez risible à partir de là qu’on demande “ce qu’il faut faire”. La réponse progressiste au retard dans la connaissance a toujours été de diffuser la connaissance essentielle, par tous moyens, le plus largement possible. Des sites sur la Toile sont quelque chose, mais ce n’est évidemment pas assez. Il faut des écoles progressistes — pour adultes politiques —. Il y a certes déjà beaucoup à dire sur des données d’histoire immédiate comme

1) l’incitation à la guerre au nom de menaces par des armes de destruction massive, puis, quand la guerre a bel et bien eu lieu l’aveu que ces armes n’ont jamais existé

2) l’incitation à la haine raciale sous prétexte religieux

etc. etc. etc. : mais il est immensément préférable de faire comprendre que des cas particuliers de cette sorte ne sont que des éléments de la manipulation générale du comportement, par media et (maints) autres moyens : l’éthologie est là pour ça. C’est en frappant au cœur, au principe de la manipulation qu’on peut susciter et orienter assez largement la révolte : pour le moment elle couve sans parvenir à la prise de conscience, donc à l’unité et à la volonté, communes. Ce n’est pas en s’arrêtant à des revendications d’emploi ou salaires (indispensables mais secondes) qu’on va aider à sortir des obsessions imposées par le système d’argent.

Bien sûr, on aura tous les installés — dominants et pseudo-opposants — contre soi : il en a toujours été ainsi. Les hypocrites qui disent vouloir “du concret”, les religieux des croyances théologiques ou dialectiques, tous les préoccupés de pouvoir et parade s’opposeront par toutes les vilenies et toutes les violences, toutes les tricheries et tous les espionnages, à la nécessaire prise de conscience. Mais l’interdiction d’enseigner les sciences ne peut encore être officielle.

Il ne faut pas attendre qu’elle le devienne.

Deux paragraphes pour orienter

Le texte encore aujourd’hui fondamental d’éthologie politique est celui de Konrad Lorenz, en anglais “On Aggression”, spécialement les derniers chapitres. Il y aura beaucoup de monde pour hurler que Lorenz a été nazi (souvent les gens mêmes qui se pâment devant Heidegger et sa bonne amie Hannah Arendt), mais il n’y en aura pas beaucoup pour éclairer que sa science a mené Lorenz du nazisme à la démocratie : ce qui ne correspond pas au sens d’itinéraire de beaucoup de gens dits “de gauche”… Peu importe : l’essentiel est qu’il y a beaucoup à lire et à méditer de Lorenz. Niko Tinbergen (dès le départ démocrate farouche, et cependant toujours ami de Lorenz) est parfois assez technique. Eibl-Eibesfeldt est souvent remarquable, même si lui aussi a pu être fasciné par une certaine “sociobiologie” (équivalent, contre l’éthologie, de la déviance dite “darwinisme social” contre la théorie de l’évolution). Enfin, il n’y a pas grand’chose à tirer des éthologues intimistes. Mais tout cela relève de la discussion des programmes des écoles indispensables, qui ne sauraient s’arrêter à l’éthologie, comme on a dit ci-dessus.

Or il faut trouver des lieux, des enseignants, et surtout un public pour ces écoles, et ce ne sera pas tout facile après deux ou trois générations de militants à courte vue et d’habiles patrons : d’autant que l’on ne doit jamais hésiter à écarter les éternels pressés d’action vulgaire, et qu’en même temps il faut montrer — avec les précautions indispensables — les conséquences immédiates de connaissances vitales pour l’action au jour le jour, parmi les ouvriers et les pauvres par exemple : d’autres textes l’ont déjà éclairé. On ne doit pas s’inquiéter au début d’être peu nombreux : mais on jugera de l’efficacité par la capacité à toucher du monde sans abdiquer jamais l’exigence de science. On peut compter sur l’aptitude de beaucoup, même aujourd’hui, à reconnaître ce qui est porteur de justice et de force, à sentir qu’on sort des ornières d’économanie et politicaillerie. Il faudra du temps — au début : mais une fois la valeur et l’honnêteté reconnues, ça ira vite. Il faut s’entêter.

André Avramesco

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