De l’amour et du crime, du sexe et des enfants

« L’amour est-il un crime ? »
C’est avec ce titre percutant qu’à la fin de l’année 1976, un écrivain pédophile prit sa plume pour sortir du bois et dénoncer à l’opinion la répression qui s’acharnait contre ses semblables.
La justice s’apprêtait alors à juger trois pédophiles emprisonnés depuis des années (aberration que ce système judiciaire français, toujours à cours de moyens, qui laisse croupir interminablement des « présumés innocents »), et c’est à cette occasion qu’un petit groupe de leurs amis décidèrent de sortir de leur habituelle réserve pour leur venir en aide et tenter d’appeler un chat un chat. L’écrivain eut les honneurs d’un quotidien prestigieux et il s’enflamma :
« Ce qui est néfaste, ce sont les contacts sexuels mécaniques, sans tendresse » plaida-t-il. Et de justifier que les contacts qu’il avait avec les jeunes filles sont une relation d’amour extrêmement féconde, et la source de la plénitude de la vie. Aimer un être, c’est l’aider à devenir celui qu’il est.
Il démontra que la relation amoureuse entre un adulte et un enfant est le grand moteur de l’éveil spirituel et physique des adolescents. Grâce aux pédophiles, les enfants deviennent vraiment eux-mêmes, se développent plus harmonieusement.
Il fallait arrêter de les poursuivre.

Lui et ses amis menèrent campagne auprès des intellectuels de gauche, et ils obtinrent, quelque quarante-huit heures avant l’ouverture du procès, qu’une brochette de soixante-dix médecins, militants de la cause humanitaire, psychiatres, écrivains, et créateurs à la renommée sans tache, apposent leur signature sur un texte demandant qu’on entende enfin raison : si une jeune fille a le droit de prendre la pilule à treize ans, c‘est bien pour quelque chose. Non ?
« Trois ans de prison pour des baisers et des caresses, cela suffit ».
Le procès n’eut pas lieu à huis clos, contrairement à ce qu’on aurait pu escompter, et les pédophiles considérèrent cela comme une victoire. Ils voulaient que la vérité soit dite, que l’on sache qu’on avait privé de leur liberté des hommes coupables d’avoir fait l’amour, sans violence ni contrainte, et pour le plus grand plaisir de leurs « victimes ».
Les trois pédophiles furent remis en liberté, et l’écrivain n’en ressentira pas une mince fierté : il dit, et on peut le croire, que c’est certainement grâce à sa campagne que les jurés se sont rendus à l’évidence.

Il était temps, en ces années Giscard, que la loi soit adaptée à la nouvelle réalité sociale et qu’on cesse d’interdire l’amour aux jeunes. Des groupes de pression se constituèrent, rejoints par quelques personnalités du monde judiciaire, dans le but d’obtenir une décriminalisation de la pédophilie. Au nom, entre autres, du droit des enfants à vivre leur sexualité.
Cinq ans plus tard, une nouvelle affaire secouait le petit monde pédophile, et une fois encore l’écrivain se trouva en première ligne. Il s’agissait, selon lui, d’un montage destiné à le déstabiliser. Alors qu’un scandale sordide secouait le midi de la France, un juge s’en prenait à lui sur la foi d’un document truqué.
L’écrivain pédophile se défendit comme un beau diable. Pour commencer, il n’avait jamais mis les pieds dans ce « lieu de vie » dont on disait que des hautes personnalités venaient y abuser d’enfants handicapés, jamais son nom n’aurait dû être lié à l’affaire. Il s’insurgea contre cette manie qu’avaient les gens bien-pensants de s’en prendre à lui.
Il prit sa plus belle plume et, sur trois colonnes, il se justifia dans un quotidien de gauche.
Alors qu’une lectrice, évoquant le traumatisme définitif qu’elle avait subi en ayant été abusée à l’âge de cinq ans, s’en était prise nommément à lui dans ces mêmes colonnes, celui-ci s’insurgea. Il était le premier à dénoncer l’amour sous contrainte, et plus encore la malignité de certaines familles. Il estima que c’est uniquement parce qu’il était fragilisé par l’affaire du lieu de vie que cette dame le dénonçait ainsi. Pourquoi ne s’en prenait-elle pas plutôt à Gide ou Montherlant, qui ont professé les mêmes goûts ?
Il se définit comme le bouc émissaire, l’hérétique à brûler sur le bûcher. Le juif à dénoncer à la Gestapo.
La victime en un mot.
Et comme il n’était soutenu ni par un parti politique, ni par une coterie littéraire ni par une Église, on pouvait ainsi impunément l’attaquer.
Mais il était écrivain, et à ce titre il suggéra qu’au lieu de s’en prendre à sa personne, on ne s’attache qu’à la qualité de son écriture. Or, selon lui, ses livres sont bien écrits, beaux, enlevés, avec du style. Et « qu’est-ce que la littérature sinon la mémoire transfigurée par le style ? » demanda-t-il.
« Nous n’aurions pas écrit les livres que nous avons écrits, jamais nos noms n’auraient été mêlés à l’affaire du lieu de vie. Ce ne sont pas nos défauts ou nos faiblesses qui nous font du tort, mais au contraire nos plus éminentes qualité ».
Bigre !
On devrait ne juger les hommes de plume que sur leur production littéraire, leur talent, pas leur vie privée. Lui n’avait jamais eu maille à partir avec la justice sauf dans le cas de ce montage ignominieux dont il se fit fort, dès le début, de dénoncer le caractère mensonger. Puisque procès il devait y avoir, c’est lui qui l’intenterait. Et qui le gagnerait.

« J’avoue ne pas comprendre pourquoi je fais perdre leur sang-froid à tant de gens », s’étonna-t-il un autre jour.
Car quoi, il faisait l’amour avec des jeunes filles dont l’âge, au fur et à mesure que passent les années, se faisait de plus en plus éloigné du sien. Elles avaient entre quinze et vingt-deux ans, il ne leur avait jamais ne serait-ce que volé un baiser, et on le vouait aux gémonies.
Ne seraient-ce pas les jaloux qui faisaient tant de bruit ?
« Les médiocres, affirma-t-il un jour, ont un sens aigu de leur médiocrité. D’où leur haine instinctive, raisonnée, vigilante, des hommes de talent, des esprits libres ».
Il dénonça dans la foulée l’influence montante d’une idéologie réactionnaire personnalisée par deux figures de l’ordre moral de l’époque : le pape Jean-Paul II, et le président Reagan.

Ce qu’on appelle communément l’ordre moral, évoquera toujours, pour des femmes de ma génération, c’est-à-dire nées en plein baby-boom, la diabolisation du sexe et du désir, un système qui livre des vierges frustrées en mariage à des hommes d’expérience. L’ordre moral est au service exclusif du mâle et réduit les femmes à la satisfaction de leurs désirs : désir de paternité, de sexe, et de confort qu’Hitler avait bien défini dans les trois K auxquels il destinait les Allemandes : ceux de Kinder, Kammer et Kuche, les enfants, la chambre et la cuisine.
L’ordre moral c’est celui qu’on a prétendu mettre à bas durant la révolution sexuelle qui disait « faites l’amour, pas la guerre ».
Faire l’amour, c’était une manière de révolution, contre les rétrogrades qui prétendaient le réserver à l’alliance de deux patrimoines enregistrée devant notaire. Faire l’amour, c’était faire du mal à qui ?
En réclamant la liberté sexuelle, nous réclamions de pouvoir devenir maîtresses de notre corps et de notre destinée.
L’ordre, qu’il soit moral ou autre, était vécu comme celui des puissants, le désordre étant les remous de la base qui réclame sa part de bonheur.
S’attaquer à la pédophilie, ce serait prôner le retour à l’ordre moral ?
C’est en tous cas avec cet argument que l’écrivain pédophile mobilisa les progressistes autour de lui, rien dans ses actes ne justifiant un tel acharnement à son encontre.

Il est pourtant simple de tirer une morale de sa morale, il n’est nul besoin d’écouter les jaloux et les ratés qui le pourchassent. Il suffit de le lire. Explication de texte.

Il suffira une bonne fois, peut-être, d’expliquer de quoi il retourne.
Si on ouvre n’importe lequel de ses livres n’importe où, on aura devant soi deux pages, l’une à gauche, l’autre à droite. À n’importe quel endroit de l’ouvrage, quelque part entre ces deux fois trente-cinq lignes, l’auteur vous raconte qu’il vient de faire ou qu’il s’apprête à faire l’amour à une jeune fille, parfois à un jeune garçon. Nous irons droit au but : le corps de chacune de ces demoiselles dispose de trois organes qui sont trois réceptacles possibles pour le sexe du maître.
De ces trois mêmes organes, le corps du maître dispose également, et rien ne lui est plus doux que de s’y faire visiter.
Faire et se faire faire.
Tout est là, et rien d’autre. Ici pas de sadisme ni de mise en scène macabre qu’on attribue aux pédophiles, rien que sexe donné et reçu pour le plaisir du corps, à sexe et à bouche que veux-tu. Tout effort d’imaginer autre chose sera vain.

Pour le reste, on comprend vite que ce monsieur est un pédophile professionnel. Il jouit de très jeunes filles qu’il collectionne, raconte ses exploits avec le maximum de détails par l’intermédiaire d’un éditeur fidèle, et empoche des droits d’auteur.
Grâce auxquels il peut passer ses journées entre la piscine (baignades, ping-pong, drague), les clubs de gymnastique et les soins de beauté pour préparer ses joutes amoureuses.
Elles ont toutes lieu entre le lever et le coucher du soleil.
Le soir, il rencontre ses amis, va au restaurant, goûte des bons vins et des mets choisis.
Au milieu de tout ça, par moments, il écrit.
Ce qu’il a fait.
Et recommence.
Journaux et romans s’entremêlent pour raconter une seule et même chose : les activités amoureuses d’un monsieur qui amène des très jeunes filles dans son lit, qui aime ça et s’en justifie.

Pour pimenter le récit d’une touche parfaitement déroutante, il raconte que le dimanche, il va à la messe. C’est une des constantes singulières et de ses écrits : il y distille en permanence un surprenant christianisme.
Je sodomise les jeunes filles par dizaines (à la longue, par centaines), et traverse la planète pour faire la même chose à des petits garçons (il fréquente Manille et Tunis, entre autres). Et je vais à la messe, à confesse, aux vêpres. Comprenne qui pourra, qui voudra.
Une célèbre plume d’un grand magazine littéraire semble, lui avoir compris. Dans le compte-rendu d’une des œuvres du maître, il explique : « Ce livre, c’est l’insatisfaction de l’homme devant Dieu, à travers le drame quotidien du couple ».
Ce serait évidemment moins joli s’il disait : « Ce livre, c’est l’histoire d’un homme qui pendant la semaine sodomise des enfants et le dimanche va à la messe ». Il ne réserve pas ses pensées religieuses au seul dimanche, il lui arrive d’avoir à domicile de saines lectures. Quand il lit « L’Introduction à la vie dévote » de Saint François de Sales, c’est à la maison, entre deux parties de jambe en l’air, et c’est bien de chez lui qu’il écrit, de temps à autre, ces pensées ramenées de l’office : « Délivre-nous des actes vains et des pensées perverses » ou encore « En vieillissant, ce qui nous guette, c’est la sécheresse envers Dieu ».
Amen.
Un jour, il cite Barrès qui cite Barbey d’Aurevilly qui cite Baudelaire pour affirmer qu’il faut se brûler la cervelle ou se faire chrétien.

Même si on soupçonne à quel point l’Église est touchée par le phénomène pédophile, on est en droit tout de même de se demander quel est le rapport. Sauf à affirmer, et il faudrait alors le faire, que la raison d’être du christianisme est la pédophilie, et qu’aimer son prochain c’est le baiser.
Qu’en disent les millions d’honnêtes gens qui se réclament de cette religion ?

Au milieu des récits passablement monotones de séances de mignotages en tous genres, au long desquelles on tente de situer qui est qui parmi les dizaines de noms féminins assénés, l’auteur fait de la philosophie. Il a bien sûr des états d’âme, des humeurs, coups de blues ou d’euphorie, face sans doute au temps qui passe.
Il nous livre alors ses pensées.
Sur la justice française, par exemple.
Comme il a été mis en cause de la façon injuste qu’on a dite, il attaque. Ceux qui dirigent l’enquête sur le prétendu réseau pédophile du midi de la France n’ont qu’un objectif : ils veulent la peau de l’auteur. Non pas démanteler un éventuel réseau assassin, mais la peau d’un écrivain.
Là il développe sur son thème favori, celui de la victime expiatoire d’une immonde mafia rétrograde et médiocre qui désire s’en prendre au seul talent. Pas une fois il ne pose comme hypothèse qu’il puisse y avoir quelque chose de répréhensible dans ses actes, qui justifierait qu’on tente de le poursuivre.
Il ne décolère pas contre le juge qui mène l’enquête, et dont il dénonce les « manœuvres dilatoires… »
Il y a plus grave encore : « Le Garde des sceaux ne s’en émeut pas, il laisse faire ».
Notre solitaire donne ici un aperçu de quelques complicités de haut niveau tout de même. Quand un justiciable lambda se plaint de la justice, il n’a pas l’habitude de dire que le garde des Sceaux laisse faire. Celui-là semble penser (pour l’avoir pratiqué ?) que les ministres de la Justice sont habituellement plus soucieux de ses intérêts. Ne s’en vante-t-il pas d’ailleurs dans un de ses romans, quand il affirme être parti pour la Belgique — où l’attendait de pied ferme une mère avertie —, armé d’une seule lettre particulièrement amicale du garde des Sceaux de l’époque ?
Il semble choqué que celui-là — en l’occurrence Robert Badinter — ne fasse pas comme les autres, et il conclut par un : « Le garde des Sceaux est une couille molle ». Il étouffe de rage, d’indignation : à qui se plaindre de ce sale petit juge ? Son avocat est prêt à alerter le bâtonnier.
Reste une seule solution, elle est donnée en toutes lettres : faire appel à François Mitterrand.
Ce paria-là a des fréquentations.

Il peut tout de même être intéressant de noter quelle fut la suite de cette affaire. Notre homme sortit effectivement blanchi de toute participation, mais il en fut autrement des autres.
Pour commencer, une dépêche AFP fait savoir que le matin où les gendarmes débarquèrent dans le lieu de vie pour la perquisition, tout le monde avait été prévenu. Indice supplémentaire de quelques complicités bien placées.
Et si l’affaire ne fut qu’un odieux complot visant à déshonorer des écrivains de génie, on apprendra pourtant, quelques années plus tard et simplement en lisant la presse nationale, que le directeur du centre a bel et bien été condamné pour pédophilie. Et aussi qu’un des intimes de notre auteur rebelle avait présenté à un éducateur du centre, également inculpé et « pédophile notoire », deux adolescents.
Manœuvres haineuses d’un juge médiocre désireux de se venger de son ennui en s’en prenant à une poignée de génies ? Ou découverte d’un vaste réseau pédophile dont le lieu de vie n’aura été qu’un des maillons ?

Pour passer à la postérité, notre littérateur sacrifie à une coquetterie typique de sa corporation : la révision de la langue française.
Prenons le mot « obscène ». D’après le petit Robert, ce qui est obscène est ce qui blesse délibérément la pudeur en suscitant des représentations d’ordre sexuel. On pourrait prétendre, par exemple, que les descriptions qu’il assène à ses lecteurs relèvent de l’obscénité : quel que soit le jugement qu’on porte sur la justification de ses choix sexuels, le mot serait à la rigueur déplacé, au maximum exagéré, en aucun cas un contresens dans le cas de cette littérature-là.
Revue et corrigée par le Maître, la langue du commun donne de l’obscénité une nouvelle définition. La remarque suivante : « le plus beau jour de ma vie, c’est demain », prononcée par Berlusconi sur un plateau de télévision italienne, est, selon notre auteur, d’une « répugnante obscénité ».
On pourrait dire que c’est triste de ne pas profiter de l’instant. Que c’est dommage, ou stupide. Mais choisir « obscène » est un détournement de langage qui permettra d’annihiler toute velléité de définir ses écrits à lui comme choquants.
Il utilisera en d’autres circonstances la même méthode, comme par exemple en évoquant l’attitude blessante d’une ancienne maîtresse qui affichera à son égard un détachement vexant. Il dira « cette précision insultante à notre passé est encore plus obscène que je ne le croyais ». L’obscénité n’est définitivement plus ce qui choque la pudeur par une description délibérée à caractère sexuel, mais ce qui s’oppose à lui, à ses états d’âme, à ses désirs.

Sollicité à l’occasion de la sortie de ses livres, de se justifier de ses choix sexuels, l’écrivain pédophile et fier de l’être dispose de plusieurs arguments pour démontrer qu’il ne fait aucun mal. Ce sont également ceux qu’il développe dans ses romans et journaux intimes.
Le premier, c’est qu’il rend heureuses ses partenaires. Il en est même si sûr, que c’est là son leitmotiv au travers de ses publications et de ses interviews, et c’est ce qu’il réplique aux mères indignes qui s’offusquent de voir leur filles tomber dans ses bras (curieusement, ces jeunes filles n’ont apparemment jamais de père.) Le second, qui revient de façon aussi récurrente, c’est qu’il leur apprend la vie. Le pédophile se targue d’être un initiateur, il remplit une tâche d’ordre pédagogique. Il rencontre des ignorantes, il en fait des êtres affranchis et autonomes. Grande et noble entreprise.
La troisième enfin, et elle rejoint les deux autres, c’est qu’il aime ses partenaires. En bloc, de façon dispersée, infidèle bien sûr, mais à sa manière à lui, c’est de l’amour. Oui, de l’amour. Il arrive qu’au fil des pages il lâche un « Je l’aime » tout aussi surprenant qu’irréfutable : c’est lui qui sait.
Bonheur, élévation de l’être et amour, voilà les trois valeurs élémentaires qui imposent qu’on laisse en paix les pédophiles et qu’on cesse de les poursuivre.
Voyons cela.

Si c’est du bonheur qu’il prodigue, il en prodigue beaucoup. A une quinzaine de jeunes filles en tous cas, chacune à raison de quelques heures par semaines.
Et comme il n’y a que vingt-quatre heures dans une journée, qu’il ne passe pratiquement jamais la nuit avec aucune d’elles, qu’il lui faut également s’occuper de sa petite personne (on a dit qu’il se ménageait club de gymnastique, piscine, institut de beauté), auxquels il faut ajouter également écriture et vie sociale le soir, il reste pour ces demoiselles quelques après-midi entre quinze et dix-neuf heures. À diviser en quinze.
Ce qui, inévitablement, amène à des embouteillages.
Un jour, alors qu’il est au lit avec une lycéenne, le téléphone sonne. Curieusement, c’est la demoiselle qui décroche.
On n’imagine pas qu’elle le ferait sans qu’il le lui demande, ou à tout le moins sans son autorisation. Compte tenu de la vie du personnage, il y a une chance sur combien pour que la personne qui appelle ne soit pas une autre de ses maîtresses ?
Ce qui devait arriver arrive. Une heure ne s’est pas écoulée qu’une furie débarque et tambourine à la porte, en pleine crise d’hystérie.
Cette pauvre fille est folle, se plaint alors le dispensateur de bonheur. « Dès que je leur ouvre ma vie, elles prétendent s’y engouffrer et la régenter ».
Il ne l’a pas fait exprès, peut-être ?
Et si oui, pour quoi était-ce ? Pour les rendre heureuses toutes les deux ? Ou pour déclencher une scène et beaucoup de souffrance dont il va se repaître ?
Les scènes d’hystérie sur son palier sont légion. Il y a un jour Marie-Élisabeth qui tambourine à la porte, menaçant de se suicider s’il n’ouvre pas. Puis il y a Élisabeth, hystérique, qui fait de même.
Un jour deux maîtresses se croisent sur le pas de la porte. Celle qui arrive est verte, bleue, elle hurle, affalée, en larmes. Elle s’accroche à son manteau, elle a l’air d’une folle. Elle le poursuit jusqu’au métro, gémissante, hagarde. « Et je me la figurais calme et pondérée ».
Si elles sont heureuses, pourquoi crient-elles si fort ?
Sa seule réaction est alors la fuite. Il rejoint l’un ou l’autre de ses complices avec lequel il dînera de mets très chers pour se remettre de l’épreuve. L’épreuve est pour lui, lui qui souffre d’être ainsi harcelé.
Quelques jours plus tard, il s’offrira les services d’une « michetonneuse de quinze ans », qu’il n’aura pas besoin de séduire et qui ne lui fera pas de scène. Mais il reconnaît qu’il n’aime pas ça.
Serait-ce que seule la destruction est intéressante ?
En fait, aucune de ses jeunes amantes ne supporte d’être partagée avec les autres, et inévitablement viendra le moment où elle l’exprimera. Quand Marie-Agnès lui explique qu’elle veut autre chose que la somme de ces heures volées passées à faire l’amour, il conclut que le bonheur ne suffit pas à une femme, qu’elle veut aussi l’enfant, le ménage, le foyer. Il en conclut que, même pour une jeune femme aussi sensuelle, le lit n’est que le moyen de piéger l’homme, de le captiver, et quand elle n’y arrive pas, rien ne va plus.
Piéger. Vouloir de lui autre chose que quelques heures de lit par semaine, c’est vouloir le piéger, et c’est renier ce qu’elle a ressenti avec lui.
C’est refuser, rien de moins, le bonheur.
Quand une autre, qu’il fréquente depuis un an, lui avoue qu’elle désire un enfant de lui, il s’organise : « Il faut gagner du temps, jouer la carte de la désinvolture, la rendre aussi heureuse que possible, afin de retarder le moment fatal où nous déciderons, soit moi de fuir, soit elle de rompre ».
Pascale, elle, fait savoir que son kyste à l’œil, c’est à force de pleurer.
De joie ?
Une autre est malade (il se plaint alors d’avoir à être son garde-malade), elle va mal, elle pleure de plus en plus. Un beau jour, elle se lacère les membres et fait une crise inquiétante au cours de laquelle elle tente de le tuer, c’est une hystérique.
Pas une fille malheureuse, une hystérique.
Inévitablement, infailliblement, elles finissent toutes par le quitter. Bien sûr, il arrive qu’il réussisse le premier à sentir que ça tourne mal et qu’il prenne la poudre d’escampette. Mais dans la plupart des cas, ce sont elles qui s’éloignent.
Et ça, il ne le supporte pas.
Une d’entre elles vient de rompre. Plusieurs semaines plus tard, il lui écrit, la rappelle, la relance. Bouleversée, elle pleure au téléphone. Quand elle hoquette qu’elle pense tout le temps à lui, il réplique « alors pourquoi cette décision opiniâtre de me repousser, de ne plus être ma maîtresse ? »
Il ne lui vient pas à l’esprit que si elle l’a repoussé c’est qu’elle était malheureuse. Notre sadique ne va pas lui laisser une chance de se remettre, il la relance, la séduit de nouveau, ranime en elle les flots de tendresses qu’elle a dû lui abandonner. Et de conclure que si elle est malheureuse, c’est d’être partie.
Marie-Laurence aussi va très mal. Et la mère d’une petite annonce à sa fille que si elle continue de voir le pédophile, elle ira aussi mal que Marie-Laurence. « Que ta mère peut être bête, rue-t-il auprès de la petite. Marie-Laurence va mal uniquement depuis qu’elle m’a quitté, avant elle allait très bien. »
Si elle allait si bien, pourquoi diable l’a-t-elle quitté ?
« Il te détruira », tente d’avertir la mère.
« Pas du tout ! », proteste la fille dans une lettre enflammée qu’elle envoie à l’homme qui lui a tout révélé. « Elle ne comprend rien, tu ne peux pas me détruire, bien au contraire, sans toi je ne suis rien. »
On appréciera le « bien au contraire ».

« Madame, je ne vais pas détruire votre fille, au contraire. Je l’aide à devenir elle-même, c’est-à-dire à s’affranchir de votre tutelle. » se dit-il à lui-même, car on ne le voit jamais face à face avec les génitrices tant honnies.
C’est quoi s’affranchir ? C’est quoi devenir elle-même ? Pourquoi tant de cris et de larmes, si c’est le bonheur ?
Notre homme ne renonce jamais. Jamais. Même dix ans plus tard, s’il retrouve une ancienne maîtresse (qui a fini, inévitablement, de lui plaire, compte tenu de l’âge), il faut qu’elle fonde de bonheur de le revoir, il est inimaginable qu’elle ne soit pas bouleversée de félicité.
Un soir, il dîne avec une ex qui lui fait le front d’afficher ostensiblement qu’elle s’en est sortie. On imagine aisément la jeune fille devenue femme qui, faisant le bilan, trouve que la souffrance endurée a été bien supérieure au plaisir éprouvé. Alors, elle affiche qu’elle ne l’aime plus, qu’elle a tourné la page.
Quand on n’aime plus quelqu’un, si on éprouve le besoin de le lui faire savoir, c’est pour régler un compte. Ne plus aimer n’implique pas de se revancher, sauf pour réparer une blessure narcissique.
Il ne l’entend bien sûr pas ainsi. Il ne voit qu’hostilité et agressivité, débilité cynique et mensongère : « Cette petite salope ! Je lui aurais foutu une paire de claques. »
Et de dénoncer la vulgarité délibérée, satisfaite, avec laquelle les femmes (notons au passage l’emploi du pluriel) effacent et nient le passé.
Nient et effacent quoi ? Le souvenir sublime des caresses incomparables de cet as du plaisir et du bonheur ? Ou bien le prix d’humiliation et de négation de soi qu’elles ont dû payer pour y accéder ?

Il arrive que notre dispensateur de bonheur reconnaisse qu’il mène une vie dissolue et qu’il devrait cesser. Il lui arrive même de regretter le temps où il ne faisait l’amour qu’à une seule à la fois, disant « j’étais bien plus heureux avec une telle quand je ne voyais qu’elle ».
Jamais n’intervient le facteur moral : c’est son bonheur, à lui seul, qui importe, il se soucie comme d’une guigne de ce qu’elles éprouvent.
Une fois pourtant il exprime de la honte de traiter si mal une de ces « hystériques » qui se décompose de désespoir devant sa porte. Puis il passe à autre chose, il n’exprime pas le début d’une intention de cesser.
La littérature en souffrirait-elle ?

Il n’arrive jamais qu’un nouveau prénom féminin entre en scène sans que soit accolé, à côté, un âge. Chaque fille est d’abord un prénom immédiatement suivi d’un nombre compris entre quinze et, disons, vingt-deux, au grand maximum, les chiffres revenant le plus souvent étant quinze et seize. À tel point que, quand il reçoit des lettres d’admiratrices littéraires, — qui toutes bien sûr, après l’avoir lu, veulent faire l’amour avec lui — elles signent de leurs prénoms auxquels sont accolés « seize » ou « dix-sept ans ».
Où a-t-on vu qu’une jeune fille s’exprime ainsi ? N’y a-t-il pas là le signe que dans ces confidences intervint une forte proportion de fantasme ?
Mais on aurait tort de croire qu’il ne s’intéresse qu’à leur âge. D’une toute jeune délurée il dit : « je suis incapable de m’attacher à une fille qui a eu quinze amants. »
Lui a quinze maîtresses à la fois, et compte tenu du nombre qui prennent la fuite, pour garder le rythme, il en faut plusieurs nouvelles chaque mois. Mais il ne supporte pas une fille qui en a connu quinze avant lui, et il explique pourquoi : « Elle manque trop d’enfance, elle est trop femme. Je n’ai rien à lui faire découvrir ».
Faire découvrir. C’est là qu’on trouve le pédagogue, l’initiateur, l’éducateur.
« Toute rencontre est un risque, et un jeune homme de dix-huit ans peut détruire une adolescente, en l’amenant à se droguer, à faire des conneries… »
« Un homme d’âge mûr charmera plus aisément une jeune fille qu’un jeune homme bouffi de prétentions ».
Ah cette certitude de faire le bien de d’agir au mieux de l’intérêt de ces demoiselles !
Connaître l’amour à dix-huit ans avec un garçon de dix-huit ans, mais quelle horreur ! Pour combattre la corruption de la jeunesse, heureusement, le pédophile est là.
La jeune Isabelle est en progrès, dit le professeur, c’est une bonne élève…
Il dispose d’un critère pour décrire ce qu’est une bonne élève, c’est « l’exquise extrême impudeur » dont elle fait preuve. Bien sûr, il y a là le fondement de tout son plaisir : il a connu une oie blanche, coincée et honteuse d’elle-même, elle devient experte dans l’art de la caresse et il en jouit. Mais il ne jouit pas que de l’art de la caresse, il jouit également de « l’impudeur » dont elles font preuve désormais.
Il les prend vierges et en fait des expertes dans l’impudeur.
Il leur enseigne à le lécher partout, à le laisser faire sur elles ce que bon lui semble, à aimer ça ou à tout le moins à le lui faire croire. Il a atteint son but pédagogique.

Ce qu’il leur fait découvrir, ce sont les sensations qui font son ordinaire et qu’une toute jeune fille ne peut avoir connues. « La virginité des corps, des cœurs, des sensations me captive ».
On comprend là que ce n’est pas la jeunesse qu’il recherche, mais l’innocence. La jeunesse expérimentée est sans intérêt. Le pédophile, c’est le destructeur, le flétrisseur d’innocence.
C’est ça qui, traduit dans son langage, est assimilé à de l’apprentissage.
Ces jeunes filles-là ne connaîtront pas les émois de la découverte entre contemporains. Un simple baiser, un effleurement dans le noir, n’apporte-t-il pas à l’adolescent cet émerveillement de la découverte des sens ? Faire connaître à une toute jeune fille en une heure ce qu’un apprentissage amoureux pourrait lui enseigner en douceur pendant des années, en quoi est-ce mieux ?
C’est en tous cas la jouissance déconnectée de l’amour, et surtout de la personne.

Quand sa plus fidèle amie lui fait une scène pour avoir trouvé des signes de la présence des autres, il se défend : « Elle a raison mais que lui répondre ? J’ai présentement douze maîtresses régulières que je dois honorer. »
Alors que, par l’italique, il souligne « honorer », (il leur fait l’honneur de coucher avec elles, pour qui se prend-il !) on est interpellé par le « dois ». Que signifie « devoir » honorer, sinon remplir une mission ?
Pourtant, quand une jeune fille disgracieuse tente de le séduire, il ne se laisse pas tenter le moins du monde. À celle-là il ne fera pas l’honneur de rien lui apprendre, il n’éprouvera pas le besoin de remplir son devoir.
Parce qu’il ne l’aime pas, sans doute.
Alors que les autres…

Avec les autres il fait l’amour, parle d’amour, éprouve de l’amour. L’amour, l’amour encore, l’amour toujours.
Prenons Marie-Agnès, la plus experte des expertes, la meilleure de ses élèves. Elle est la plus impudique, la plus sensuelle, c’est avec elle qu’il éprouve le plus de plaisir, elle est parfaite. Bien sûr il l’a eue vierge, elle n’y connaissait rien, aujourd’hui c’est elle qu’il préfère.
« Je l’aime » affirme-t-il. Et si une femme veut vraiment se faire aimer de lui, c’est sur cette Marie-Agnès qu’il faut qu’elle prenne exemple, elle est incontestablement sa meilleure élève. D’ailleurs, l’autre jour, ne lui a-t-elle pas fait certaine caresse pendant un quart d’heure plein ?
Il regarde sa montre.
Un peu plus loin on apprend, au détour d’un emploi du temps passionnant fait de descriptions de ses menus diététiques destinés à lui faire garder une ligne dont il n’est pas peu fier, que ce jour-là, entre trois et cinq, Marie-Agnès est venue se faire sauter.
Quelques jours avant, il s’était déplacé une vertèbre en tringlant Isabelle.
On avait cru comprendre qu’ils faisaient l’amour, mais on n’y était pas : elles, elles viennent se faire sauter, et lui, il les tringle.
Et on douterait de l’amour qu’il leur voue ?

L’amour, le vrai, c’est lui qui l’éprouve, les femmes, elles en sont bien incapables : « Les femmes amoureuses, c’est la prise de temps, aussi importante à leurs yeux que la prise d’énergie sexuelle. Ce qu’elles veulent, c’est occuper le terrain. J’oppose une assez bonne force de résistance, c’est-à-dire d’indifférence et d’absence à cet entrisme permanent, mais souvent elles m’ont à l’usure. »
De l’amour, ça ?
Et à propos de cet entrisme, notre écrivain a une formule d’une élégance rare, de celles qui font les grands écrivains sans doute : « Ces demoiselles ne me bouffent pas seulement le cul, mais aussi le temps ».
Qu’est-ce qu’aimer une personne sinon partager avec elle son temps ? Combien de couples brisés si l’un des deux refuse son temps à l’autre ?
En tous cas, une chose est visible : les amoureuses du maître, elles, désirent autre chose que des parties de pattes en l’air, puisqu’elles veulent son temps. Il le leur refusera toujours.

Et c’est autour de ça qu’apparaît la misogynie fondamentale du pédophile.
Comme il refuse de voir qu’elles sont malheureuses, il ne voit qu’une chose quand elles s’en vont : elles ne l’aimaient pas. Leur attachement était feint, leur sensibilité un leurre, leurs soupirs une comédie : « Les femmes n’auront jamais de sensibilité, elles oublient dix ans en dix secondes. »
Et combien faut-il d’années de souffrance, de cris et de larmes avant les dix secondes salutaires ?
Pourtant, il dit des amours vénales qu’elles sont moins intéressantes car les mercenaires de l’amour ne l’aiment pas comme l’ont fait Tatiana ou Pascale. Mais, ajoute-t-il comme l’amour de celles-là n’était qu’une illusion, une imposture, où est la différence ?
Une imposture ? Toutes deux l’ont quitté, l’imposture consistant à n’avoir pas été heureuses avec ce qu’il leur offrait, ce qu’il appelle nier le passer, ne l’avoir jamais aimé.

Sa façon à lui d’aimer est largement décrite. Sa journée idéale est celle des Turcs : travail seul le matin, baise l’après-midi, et vie sociale le soir. Car il sort rarement avec ses amoureuses, et il aime dormir seul. Et de celles de ses amantes qui réussissent à passer une soirée avec lui, il dit qu’elles lui bouffent son temps. Même quand il est très amoureux et heureux avec celle avec qui il vit (il n’en a pas toujours quinze à la fois), c’est pareil : le soir, c’est fait pour les copains, et la nuit pour dormir.
Et l’amour est un jeu dangereux car une femme amoureuse, après l’avoir eue sur dans les bras on l’a sur le dos. Il faut l’emmener au restaurant, lui faire la conversation, la distraire.
L’italique est de lui.
Une femme, c’est un ensemble de trois trous et d’une langue. Tout ce qui déborde est d’un ennui insurmontable.
Soudain, au détour d’un chapitre, c’est l’horreur. Notre amoureux professionnel se déplace jusqu’à Strasbourg pour y retrouver une certaine Pascale. Celle-ci arrive pour le rejoindre dans sa chambre d’hôtel. Elle est enrhumée.
Comment ose-t-elle ? Il ne va certainement pas se laisser faire :
« Je vais sûrement te passer mes microbes, me lance cette petite conne en riant et en sautillant autour de moi comme un moineau autour d’un cheval. »
Elle a le nez bouché, ça fait d’elle une « petite conne ». Elle fait montre de sa spontanéité de jeune amoureuse en dansant autour de lui, il y voit un moineau autour d’un cheval, lequel, si mes informations sont exactes, fait cela dans l’espoir d’en fouiller les déjections à la recherche de nourriture.
Le génie de la littérature ne supporte pas les filles enrhumées et le lui fait savoir du ton le plus cruel et odieux qu’il peut, furibard.
Petite conne qui ose vouloir faire l’amour à l’homme tant et tant aimé (c’est lui qui le dit) alors qu’elle a un malaise respiratoire banal. Il l’insulte, la rabroue, la jette à la porte avec une méchanceté absolue.
Mais il décrit la scène. Il est absout par la littérature.

Il sera dit que notre homme sera régulièrement déçu par les femmes, par toutes les femmes, fussent-elles des adolescentes. Par exemple, il a deux amantes plus régulières que les autres, plus complices sans doute, qui viennent ensemble passer des après-midi avec lui. Leur relation à trois semble devoir durer, car elle se déroule dans une ambiance calme et enjouée : ces demoiselles bichonnent leur amant commun avec amour, dévouement et même humour. Un jour, elles lui avouent qu’elles ne supportent pas de ne le voir qu’entre 15 et 19 heures deux fois par semaine. Elles aussi ! En soupirant, il gémit : « Ce qu’elles veulent, toutes, c’est occuper mon existence au sens où les Allemands occupaient la France, y bivouaquer, me coincer. »
Vouloir vivre avec lui, c’est vouloir faire comme on fait les Allemands en France : occupation, destruction, colonisation et massacres, si on se souvient bien. Enfin le jour où elles partent, elles prouvent qu’elles ne l’ont jamais aimé. « L’amour fou, absolu qu’elles feignaient de me témoigner », dira-t-il d’elles. Si c’est fini, c’est que c’était feint, car notre homme n’imagine pas qu’elles aient pu l’aimer et cesser ensuite, quand leur est venue la conscience du leurre.
Elles deviennent alors de « médiocres salopes », et la vraie nature du maître explose en même temps que sa conclusion : « Quel sexe abject ! »
Il devrait y avoir alors une solution qui consisterait, pour elles, à ne pas tout mettre dans leur amour pour lui, et à organiser leur vie en dehors.
Or il reçoit un jour un courrier d’un ami qui lui dit avoir rencontré une de ses douze du moment en compagnie d’un autre homme. Et ce même jour, en lisant le journal intime (qu’on ne lui a pas montré, il a commis une indiscrétion) d’une autre, il apprend qu’il n’est pas le seul.
Trahison !
Voilà de quoi faire passer une journée déplorable à ce sybarite.
Meurtri, mais intraitable, il fait la seule chose à faire : il rompt avec les deux.
Récapitulons : si elles ne savent pas se passer de lui, ce sont des emmerdeuses, des hystériques envahissantes.
Si, faute de supporter d’avoir à le partager avec les autres, elles le quittent, ce sont des menteuses incapables d’aimer, de vulgaires et décevantes salopes qui ont menti sur leurs sentiments ou qui ont réussi à tirer un trait inacceptable. Un sexe abject.
Mais si enfin elles ont leur vie ailleurs, en toute discrétion et sans en faire état, ce qui devrait permettre de continuer de partager ce qu’on partage sans avoir d’exigences démesurées : trahison. C’est lui qui rompt.
Il rompt car il souffre. Il sait merveilleusement s’étendre sur sa situation de victime, ses états d’âme de mâle trahi, la grande douleur qui l’habite.
Un soir, il dîne au restaurant, assis par hasard non loin d’une ancienne conquête. La jeune femme est accompagnée, elle est belle, rayonnante, apparemment heureuse.
Il en tremble, ça lui coupe l’appétit. Complètement désemparé de la voir aussi heureuse sans lui, il réussit à la rejoindre sur le trottoir du restaurant, mais l’intimité est impossible, car l’autre monsieur la rejoint. Ce dernier se dirige vers sa voiture, monte dedans et elle l’y rejoint « en belle femelle obéissante ». Si une jeune femme monte en voiture avec un homme qui n’est pas notre immortel écrivain, ce n’est pas en amoureuse qui rentre avec celui qu’elle aime, c’est en « femelle obéissante ».
Le malheureux en éprouve une telle humiliation qu’il songe un instant au suicide auquel, s’il était plus jeune, il aurait cédé.

Du bonheur qu’il dispense, de sa mission pédagogique et de son amour dont il se targue pour justifier du bien-fondé de la pédophilie, il ne reste pas grand-chose à la simple lecture de ses exploits. Une de ses amantes lui dit un jour : « Essentiellement, votre nature, c’est le sadisme ».
Bien vu, jeune fille.

Mais même si au fil des pages, et de la même manière au cours des interviews qu’il accorde à chaque promotion de ses livres, il dit et redit qu’il n’en veut qu’au bonheur d’adolescentes qui ont l’âge légal, on peut tout de même subodorer bien d’autres turpitudes.
Pour commencer, pourquoi se prétend-il pédophile s’il ne couche qu’avec des jeunes filles pubères, quand la pédophilie tend précisément à la recherche des pré pubères. Soit il ment sur l’âge de ses partenaires, soit il ment sur ses emplois du temps pourtant décrits avec précision. Les deux sont sans doute vrais, et il le reconnaît presque lui-même, quand il écrit : « Ce que je vis en Asie est très inférieur à ce que je vis en France, même si les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare. Oui, un piment, mais seulement un piment : une épice, et non le plat de résistance. » Compare-t-il ici le plaisir que lui fournit un garçon de onze ans avec une jeune fille de dix-huit ? Si le plaisir éprouvé à Manille était inférieur à celui éprouvé à Paris, pourquoi aller si loin ? On a bien plutôt l’impression que Manille est pratique car on n’y risque pas la prison, et qu’à part çà les plaisirs consommés sont les mêmes : il couche en France également avec des garçons et des filles pré pubères, avec des enfants et non plus avec des adolescents. Il se vante d’ailleurs d’avoir été photographié pour un magazine de photos avec une gosse de onze ans. A qui va-t-il faire accroire que c’est pour appuyer le fait qu’il ne couche qu’avec des plus de quinze ? En fait, il s’étale sur ce qu’il fait légalement, et glisse sur ce qu’il fait illégalement.
Ces enfants, où les trouve-t-il ? Ce ne sont pas les siens ni, on espère, ceux que ses copains intellectuels de gauche lui prêteraient. D’où les sort-il ? Comment peut-on croire que ce soit innocent ? Le grand littérateur fait forcément partie d’un réseau. Et tout le monde se bouche les yeux.
Manille ici, Tunis là, ces messieurs qui ont le temps et les moyens s’offrent des plaisirs payants auprès de ce que le monde moderne offre de misère. Les différents appels publics qui ont secoué le mois d’août 1996 lors du congrès de Stockholm (juste après l’affaire Dutroux !) ont bien montré que les arguments généralement utilisés pour justifier les déplacements (« ces enfants-là sont plus matures que sous nos cieux ») sont autant de mensonges : si les pédophiles, à l’instar de notre écrivain, vont profiter sexuellement d’enfants du tiers-monde, c’est parce que prostitution rime avec misère, quel que soit l’âge. La pédophilie est un sport de nantis exploiteurs de pauvreté.
Notre homme fait mieux encore : à différentes reprises on le voit justifier l’inceste. Non par de grandes explications, mais par des évocations explicites non suivies de la moindre condamnation. Il évoque ainsi des amis à lui qui le pratiquent, semblant les mettre dans la même famille que les indispensables initiateurs de la jeunesse. Citant les Mémoires de Casanova, il évoque, en donnant le numéro de la page, un passage où le séducteur « tripote » sa fille de dix ans. Il fait alors ce seul commentaire : « important ». On attend toujours, dans les comptes rendus de lecture élogieux de ses livres, une quelconque réserve sur cet aspect-là de la pédophilie. Cet aspect le plus courant, le plus impuni, le plus destructeur.
Et ce n’est pas tout. Il raconte aussi avoir été invité à visionner des films pédophiles pornographiques. Là il ne s’agit plus de jeunes filles amoureuses qui ont passé 15 ans, ou d’enfants philippins prétendument précoces. Il donne une description presque détaillée des scènes : des enfants à partir de onze ans qui se font, devant les caméras, ce qu’il décrit lui-même à longueur de pages. Garçons et filles mélangés, par tous les orifices.
Commentaire du maître : « absolument charmant. »
A un autre moment, il dit avoir visionné un film pédophile « particulièrement gratiné ». Gratiné, ça veut dire quoi ? Quand on a compris que des enfants ont été pénétrés partout où c’est possible, qu’on leur a ensuite fait faire les mêmes choses entre eux et à des adultes, qu’est-ce qui peut bien être « gratiné » qui justifie de ne pas le décrire ?
On ne peut le soupçonner qu’à la lumière de ce qui a été révélé au grand public à l’occasion de l’affaire Dutroux : il est des gens pour se repaître de tortures et de mises à mort d’enfants, et notre auteur, si innocent qu’il se proclame, fait partie des clients de ce genre d’abomination.
D’où sortent donc ces enfants qu’on filme ainsi ? Qui sont leurs parents, d’où viennent-ils, comment fait-on pour les entraîner à commettre ainsi ces horreurs ? Comment ne pas voir qu’il reconnaît ici faire partie de réseaux qui enlèvent les enfants, les droguent, les filment et s’en repaissent ?
Le pédophile apparaît bien comme celui qui se repaît de la prise de pouvoir sur l’innocent. Il ressemble étrangement au salaud qui s’affirme en terrorisant son épouse, et débande devant la femme-partenaire, la compagne à égalité. Le sadique impuissant, qui a besoin d’une mise en scène de terreur pour se sentir viril et assouvir sa sexualité.
Le sadique que j’ai le mieux connu s’amusait à un jeu anodin mais très spécial. Quand il sortait avec son chien, il arrivait qu’il se cache entre deux voitures et observe, de loin, l’attitude de la bête qui ne le trouvait plus. L’animal tournait, s’affolait, semblait pris de panique de ne plus voir son maître. Lui, accroupi contre deux pare-chocs me faisait signe de loin de ne pas me manifester. Il pouffait de rire : son chien souffrait l’angoisse d’être abandonné. Ça le faisait jouir. Et il en était fier.
Il faisait pareil avec moi, il n’avait de cesse que de réussir à me faire mal.
Le pédophile, lui aussi, jouit de posséder, de dominer. Les gémissements de douleur de la victime sont autant de preuve de la puissance de son bourreau.
La pédophilie est une sexualité de dégénérés.

Dominateurs, sadiques et destructeurs, les pédophiles justifient de coucher avec des enfants en réclamant le droit de ces derniers au plaisir.
Gilles de Rais ne cherchait pas tant d’excuses : il violait et tuait les enfants parce que tel était son pouvoir d’homme immensément puissant. Ainsi faisait-on au Moyen-Âge. Une fois pris, le coupable commença par nier les faits. Quand il ne le put plus, il demanda pardon et monta sur le bûcher.
Notre siècle, lui, justifie ses turpitudes, et il dispose pour cela de bien des armes. La littérature en est une, et notre auteur n’est qu’un maillon d’une longue chaîne.
Quand a eu lieu la révolution sexuelle, autour de mai 1968 en France, l’argument qui prévalait alors était : pourquoi ne pas céder à mes désirs, si je ne fais de mal à personne ?
Trente ans plus tard, on a fait du chemin. Aujourd’hui il est de bon ton de dire : il n’y a aucune raison de ne pas céder à ses désirs.
Peu importe ce qu’ils font aux autres.
Mon désir est mon droit.
Il y a eu de grands écrivains pour l’affirmer. Parmi eux, André Gide.
Les Caves du Vatican sont une sotie, farce satirique dans laquelle Gide pourfend à cœur joie certaine bourgeoisie tant cléricale qu’anticléricale, une galerie de portraits féroce sur la bêtise, dans laquelle la pédophilie de certains personnage n’apparaît qu’en filigrane
Ce n’est pourtant pas cela qu’on relève de ce petit livre dont la lecture m’a été conseillée l’année de mon bac. Ce qu’on retient de l’œuvre du maître, et qu’on ressort comme une référence, c’est la glorification de l’acte gratuit. Acte d’homme libre, le seul du genre d’après le prix Nobel de littérature.
Le héros Lafcadio, assis dans un compartiment de train qui traverse l’Italie, est soudain pris par une envie irrépressible à ses yeux : balancer l’autre voyageur par la portière.
Pourquoi ? Pour rien. Comme ça. Parce que l’autre est ridicule, parce que l’envie l’en a traversé, parce que là est son bon plaisir. Alors il le fait.
Crime parfait s’il en est, car il y a fort peu de chances qu’on retrouve l’assassin : qui irait soupçonner une personne qui n’avait aucune raison de commettre un tel crime ?
Le meurtre par plaisir, pour le bon plaisir.
Sujet déjà traité par l’auteur, qui raconte comment un monsieur sacrifia la vie de son épouse en décidant d’aller vivre en Afrique du Nord, mortelle pour elle par son climat, où il pourrait à loisir s’offrir des petits garçons.
Et la morale dans tout ça ? Balayée dans le titre, l’Immoraliste. Gide, homme de gauche si on se souvient bien, couronné du plus prestigieux titre littéraire, justifie que les riches du Nord, ceux qui ont le loisir de s’offrir de tels voyages, aillent consommer dans le tiers-monde le corps d’enfants pauvres réduits à la prostitution. Il justifie non seulement qu’on puisse éprouver du plaisir à tuer, mais qu’on passe à l’acte pour être libre.
Pour le plaisir.
Il est interdit d’être choqué, au risque de se voir taxé de deux tares. La première sera de désirer le retour de l’ordre moral (dont tant de sectateurs sont des pédophiles bien cachés à l’abri des institutions). Et l’autre sera de mépriser la littérature.

Le président François Mitterrand aimait la littérature. Comme d’autres présidents avant lui, il restera comme un homme de goût et de plume. De Gaulle écrivait, Pompidou était agrégé de littérature, Giscard-d’Estaing s’essaya au roman, et François Mitterrand produisit plusieurs ouvrages dont on n’a contesté ni le fond ni la forme.
C’est sans doute la raison pour laquelle ce dernier reçut à sa table notre écrivain pédophile, décidément beaucoup moins marginal qu’il le prétend.
« Votre vie et votre œuvre sont originales au sens fort de ce mot, et c’est ce que la société ne supporte pas. » dit l’homme d’État à son hôte.
« Originale au sens fort », ça veut dire quoi ? Il n’est en tous cas pas possible de voir autre chose dans cette remarque qu’un soutien, et qui vient de haut. La littérature a le droit de tout dire.
Il y a d’après notre auteur, deux sortes de créateurs : ceux qui nourrissent leur œuvre de leur vie, et ceux qui la fabriquent avec les fantômes des passions qu’ils sont trop lâches, ou trop pusillanimes, ou trop moches pour vivre.
Mâtin ! Raconter ses turpitudes ou être trop lâche pour les faire, baiser des gosses à tour de bras ou être trop moche pour cela, se permettre la cruauté quotidienne ou être pusillanime. On approche là d’une définition plutôt inquiétante de ce que doit être le talent
Le talent, notre homme a, suraigu, la conviction qu’il en est bourré, qu’il est génial, que ses œuvres sont inoubliables, éternelles, qu’il restera à la postérité. Il. avoue au détour d’une page qu’il lui a fallu surmonter sa déception de n’avoir pas reçu de prix littéraire pour l’un de ses romans.
Il doit bien se trouver dans le milieu éditorial des partisans de ce monsieur pour lui faire espérer une chose pareille. Sinon il ne risquerait pas ainsi le ridicule. « Outre le don de séduire les jeunes personnes, il y a autre chose que j’ai et qu’il n’a pas : le talent du créateur… » dit-il d’un monsieur qui le déteste, donc forcément l’envie.
Il crée quoi ? Il ne fait que raconter ses conquêtes pédophiles dans un style lisible de tout le monde. Il apporte quoi, sinon des justifications au passage à l’acte de celui qui a envie, et qui jusqu‘à présent n’osait pas.
Si lui le fait, pourquoi pas moi ?

Un beau jour, on apprend que monsieur donne des conférences dans un lycée. Est-ce là un des grands acquis de l’arrivée de la gauche au pouvoir ? Jadis, ces salauds de fonctionnaires de l’Education nationale prétendaient empêcher leurs ouailles de s’ouvrir sur la vie. Ils leurs fermaient les classes, nul n’avait le droit de pénétrer l’école.
Aujourd’hui, les temps changent. En 1983, l’écrivain pédophile est venu, un samedi matin, donner une conférence aux élèves de seconde d’un grand lycée parisien. Au nom de la littérature bien sûr. Mais il n’est pas inutile de savoir que notre homme, s’il ne donne aucun détail sur le sujet de son intervention, en donne sur la physionomie de ses auditeurs : les garçons, plutôt moches. Par contre, quelques jeunes filles… et de se demander s’il a réussi, par ses propos, à donner envie à l’une ou l’autre de le revoir.
L’Éducation nationale a fait des progrès, on en conviendra. Et il est bien sûr de lui, le conférencier, pour indiquer ainsi, au grand public, quel jour, à quelle heure et dans quel établissement il a pu draguer tout à fait officiellement, la jeunesse de ce pays.
Un pédophile professionnel vient faire l’apologie de son vice auprès des élèves d’une classe de seconde d’un grand lycée parisien.
Tout va bien.
C’est de la littérature.

De la publication de ces exploits amoureux longuement décrits, l’auteur se fait quelques ennemis qui l’insultent, et dont il aime à relever les attaques. Pour lui, le monde se divise en plusieurs catégories : les pédophiles épanouis, les pédophiles frustrés, et ceux qui s’ignorent. Seule la première catégorie fait partie de ce qu’il appelle « la secte », les autres, tous les autres, sont ses ennemis car ils sont jaloux de lui.
Il serait tout de même honnête qu’il reconnaisse certains appuis. Et, homme de gauche, il en trouve bien sûr à gauche.
Il fut un jour pris à partie violemment, en direct sur un plateau de télévision, par une dame qui demandait son arrestation au nom des jeunes filles flétries. Une journaliste d’un grand quotidien de gauche prit alors sa plume : « Quand les crimes racistes à répétition font moins de bruit à la télévision et dérangent moins la morale des dames d’œuvre que les amours, nombreuses, voluptueuses, tendres et somme toute anodines d’un homme très pacifique, il est urgent de s’inquiéter ». On a vu ce que les « amours » de ce monsieur avaient de pacifique et de tendre : il est presque évident — en tous cas on peut l’espérer — que la journaliste n’a pas lu l’ouvrage pour en parler ainsi. Ce qu’il faut noter ici, c’est le procédé qui consiste, quand est dénoncé un méfait gênant, à s’étonner qu’on n’en dénonce pas suffisamment un autre, considéré comme pire.
Baiser des enfants, c’est moins grave que de tuer des petits Arabes sous l’unique prétexte qu’ils sont arabes.
C’est moins grave que, donc ce n’est pas grave.
Donc la pédophilie ce n’est pas grave.

Refuser de parler d’un crime au titre qu’il y en a d’autres, c’est toute la philosophie de la gauche caviar.
Il y a, dans ce débat, un goût extrêmement amer pour la femme issue de la gauche que je suis.
Je ne suis pas dame d’œuvre et n’ai pas comme projet de faire mettre ce monsieur en prison. Franchement, sa petite personne, je m’en moque, sa misogynie ne s’est jamais adressée à moi et je n’ai pas de fille ou de fils qui soient tombés dans ses filets. Mon propos n’est donc pas de crier haro sur le baudet, mais de montrer dans quelle société nous vivons. Cet écrivain est comme tout le monde : s’il rencontrait des limites, il les respecterait. S’il risquait la prison en se rendant dans le tiers-monde, il n’irait pas. Si ses écrits déclenchaient dans la presse des mises au point de ses victimes, il les ferait plus discrets. Si ses éditeurs gagnaient moins d’argent avec ses comptes-rendus d’activités sexuelles, il ne pourrait passer ainsi ses journées à baiser pour s’en vanter ensuite. Enfin si on ne trouvait pas dans la presse des comptes-rendus dithyrambiques de ses productions, mais des analyses circonstanciées, on saurait à quoi s’en tenir. Il ne serait pas un écrivain pédophile, mais un pédophile qui écrit.
On pourrait peut-être alors parler du problème que pose cette forme de sexualité, sans s’entendre reprocher de s’en prendre à la littérature.
Et sans se voir accuser de vouloir le retour de l’ordre moral.

J’ai vécu ma jeunesse ans un milieu de gauche, qui est mon milieu naturel. Cela a signifié pour moi être du côté des masses plutôt que des élites, des exploités que des exploiteurs, des dirigés que des dirigeants, du monde des travailleurs que de celui des financiers. Enfin et surtout, être du côté des personnes contre celui des appareils, quelle que soit leur couleur.
C’est ainsi que j’ai vu la politique.
Savoir cet écrivain soutenu par la gauche française fait froid dans le dos. Bien sûr, il assure qu’il vit « frugalement de ses droits d’auteur », c’est-à-dire pas comme un nanti.
Frugalement peut-être, mais sur un grand pied. Jamais on ne le verra dîner d’un œuf dur et d’un plat de nouilles, il n’est pas le genre à se désaltérer d’une canette de bière. Il ne boit que des châteaux millésimés, dîne de fruits de mer ou de truffes sous la cendre, et les quelques marginaux qui partagent son rata ont le plus souvent des noms à particule, quand ce ne sont pas simplement des personnalités médiatiques que tout le monde reconnaît.
Ce petit monde a les moyens. Un soir de rendez-vous manqué, notre anachorète vide tout seul une boîte d’un kilo de caviar, avec ce commentaire : « Je dois être sublime ou ne pas être ».
Sublime, de siffler ainsi le revenu mensuel d’une famille complète ? Sublime ?
Et ceux qui n’ont pas les moyens sont bien méprisables. Ou comment comprendre autrement ce que lui inspire le fait que, dès le mois de septembre, sa piscine favorite se vide d’un seul coup : « L’été est fini, au boulot ! Eh bien allez donc au boulot messieurs-dames, et crevez-y. Je vous souhaite bien du plaisir. »
C’est ça la gauche ?

La libération sexuelle a été un combat revendiqué par la gauche. Ce que j’en ai entendu alors, consistait à dire que tout le monde avait droit à sa part de bonheur, et que cette chose si merveilleuse qu’est la rencontre de deux désirs sincères, devait pouvoir être vécu sans la censure du curé ou du juge.
Trente ans plus tard, force est de constater que cette « conquête » a été prise d’assaut, colonisée, confisquée par ceux qui abusent, mentent, et dominent.
Au nom de la liberté, le sexe est sorti de la sphère privée pour s’étaler à toute heure de la journée dans les médias, il est désacralisé, banalisé et, plus grave que tout, en permanence associé à la violence et à la mort. Au nom de la liberté du commerce on tend à légaliser la prostitution et son corollaire, le proxénétisme. Et au nom du droit à la satisfaction des désirs, on justifie n’importe quoi.
J’ai vu un jour à la télévision, dans une émission mettant sur un plateau diverses personnalités autour d’un animateur, ce dernier s’insurger contre l’ordre moral qui voudrait faire interdire « Les onze mille verges » d’Apollinaire.
Faire interdire un poète, ah ! Les monstres !
Je ne me rappelle pas les termes exacts employés par le journaliste, un homme de gauche sans conteste, mais je me souviens très bien d’avoir compris à quel point il trouvait ridicule de s’en prendre à un texte aussi anodin sous prétexte qu’il était érotique « Les onze mille verges » sont le texte le plus abominablement sadique qui se puisse écrire. Le « poète » s’y complaît à décrire, dans des orgies scatologiques dégoulinantes de sang et de tripes, le viol, la torture et le meurtre de jeunes femmes et d’enfants, le tout entrecoupé de scènes pédophiles, dont la sodomie d’un nourrisson par son propre père, jusqu’au meurtre de ce dernier par les incitateurs du forfait.
Je ne réclame bien sûr pas la censure d’Apollinaire. Cela signifierait que j’accepterais que des individus, sélectionnés selon quel critère, seraient habilités à lire à ma place des ouvrages et à décider pour moi si je peux à mon tour les lire ou non.
Mais je me permets d’attendre de ceux qui font profession de nous informer qu’ils ne tentent pas de faire prendre des vessies pour des lanternes, qu’ils fassent leur métier. Et qu’ils appellent un texte immonde un texte immonde, un poète pervers un poète pervers, et des scènes puant le sang et la merde autrement qu’un « petit texte érotique anodin ».
Érotique, ça veut dire quoi ? Pour moi, érotique signifie qui éveille au plaisir charnel, qui suggère le sexe et le plaisir. Et dans ma morale à moi, sexe et plaisir doivent se vivre dans l’harmonie. Et voilà que j’apprends que des meurtres, des tortures et des massacres, qui éveillent chez certains des appétits sexuels, peuvent à ce titre être appelés érotiques.
Dirait-on alors qu’Auschwitz, où certainement des pervers ont dû s’en donner à cœur joie, c’est érotique ? Et que les tortures infligées aux malheureuses prises dans la Chasse aux sorcières n’étaient que des mises en scènes érotiques ?
Ce sont les mêmes intellectuels de gauche qui, invités sur les plateaux de télévision pour parler littérature, qualifient le marquis de Sade de « divin », à l’instar d’Apollinaire précisément. Décidément ce monsieur sert beaucoup de référence.
C’est à la suite d’un de ces programmes que j’ai eu la curiosité de lire Sade. Persuadée d’y trouver quelque message transcendant qu’on m’avait laissé entrevoir, je me suis rendue la tête haute chez un libraire.
A la mine de la jeune fille qui me servait, j’ai senti qu’il y avait maldonne. Et quand j’ai lu j’ai compris enfin.
Divin c’est quoi ? Au-dessus de la morale humaine sans doute. C’est ce qu’Élisabeth Badinter dira un jour à ces messieurs en lisant sur un plateau un extrait de cette littérature « divine ».
Les sectateurs de cette nouvelle morale sont-ils volontaires pour se faire torturer, violer, humilier et massacrer ? Ou préfèrent-ils, comme le fit leur modèle, s’en prendre à des servantes, à des filles, à des enfants du peuple ?
Simone de Beauvoir, femme de gauche, esprit libre et au demeurant signataire en 1977 de la pétition pour la libération des trois pédophiles emprisonnés a écrit : « Les gens qui se contentent de fouetter de temps en temps une fille sont moins nuisibles d’un fermier général » (et, selon le vieux principe, moins nuisibles donc pas nuisibles…)
Nuisibles à qui, madame de Beauvoir ? Avez-vous vous-même déjà été prise dans les filets d’un amateur de ce genre d’ « érotisme » pour servir de victime au fouetteur ? Comment ne pas voir que, chez le diabolique marquis comme chez ses sectateurs, les filles fouettées sont toujours des filles du peuple !
Et que chez les pédophiles aussi, on va chercher la satisfaction de ses désirs chez les pauvres. Pas dans les nurseries des beaux quartiers.
La satisfaction de ses désirs sans contrainte est l’affaire des puissants.

Venue en aide à un petit groupe de réfugiés pris dans une spirale de malheurs invraisemblables, j’ai eu l’idée un jour de demander sa contribution à un copain trotskiste. Un type engagé dans un combat des valeurs universelles, qui affirme se mettre du côté des travailleurs pour la défense de la civilisation. C’est lui qui le dit.
Il pouvait être très utile : célibataire, il avait la possibilité de contracter un mariage blanc qui aurait permis à une jeune fille de sortir — au moins elle — de l’illégalité. Il avait un grand appartement dans lequel elle pourrait loger provisoirement en lui occasionnant le minimum de gêne.
Il ne connaissait Iulia que par mes dires. Je la lui avais décrite abondamment, j’avais insisté sur sa beauté maudite qui faisait d’elle la proie idéale pour les trafiquants de chair fraîche et blonde venue de l’Est. Par le mariage, il la mettait à l’abri.
Je le reverrai toujours, roulant soudain des yeux gourmands, commençant son délire. « Combien tu dis qu’elle a ? Vingt ans ? » Lui venait d’arroser cinquante-cinq. « Comment dis-tu qu’elle est, blonde ? Mince ? Douce ? »
Je venais lui demander de donner un peu de son confort et de sa tranquillité pour montrer sa solidarité envers une malheureuse dont j’avais croisé le destin, il ne voyait que la perspective affriolante de la mettre dans son lit. Il ne l’avait pas encore vue qu’il la baisait déjà, savourant les yeux grands ouverts un fantasme que je lui apportais à domicile.
Professeur de philosophie dans un grand lycée parisien, militant marxiste depuis des décennies.
C’est ça la gauche ?
Regarder des cassettes pédophiles, c’est moins grave que de violer des enfants, lit-on dans la presse de gauche.
Donc ce n’est pas grave. Du moment qu’on trouve pire à côté, il n’y a pas lieu de s’émouvoir.
Ou plutôt, c’est moins grave que, donc ne perdons pas de temps à poursuivre.
Que dit-on d’autre en affirmant « les amateurs de vidéo ne sont pas tous des Dutroux ». Voilà que Marc Dutroux devient le mètre-étalon en deçà duquel tout va bien ! Comment peut-on être aveugle au point de ne pas voir que si, précisément, la limite morale n’est pas mise dès le début, ça deviendra précisément de plus en plus grave, et qu’on aurait pu l’éviter.
Simone de Beauvoir, qui absout le sadique grâce au collecteur d’impôts, va plus loin dans la bêtise encore en écrivant : « Une juste organisation économique rendrait inutiles codes et tribunaux, car le crime naît du besoin et de l’inégalité, et il disparaît en même temps que ces motifs. »
Voilà une remarque faite par une dame qui n’a jamais été la victime d’un patron sadique, d’un père abusif ou d’un notable pédophile. Le crime vient au contraire de l’absence de limites, de l’absence de morale. L’inceste est un crime commis dans toutes les classes sociales, il provient du pouvoir paternel abusif et de l’assurance de l’impunité, pas du besoin.
La gauche s’est targuée, pendant des décennies d’opposition, d’être du camp de la morale et de la liberté. Elle est, en fait, dans celui de l’immoralité et de la licence. Licence jusqu’au crime.
Ou jusqu’au retour de l’ordre moral ?

« Il y a trois modes de vie amoureuse : la fidélité conjugale, la dispersion donjuanesque, et la vie monastique », affirme l’écrivain pédophile.
Ah oui ?
Personnellement, j’en connais un autre. Il y a la recherche éperdue de l’amour par la multiplication d’expériences malheureuses. C’est cela que vivent les rescapées des abuseurs. Qui cherchent et cherchent encore, sans comprendre pourquoi, à chaque fois, elles retombent sur des sadiques, des méchants, des indifférents, des dominateurs. Les malheureuses qui reproduisent, à leur corps défendant, le traumatisme initial qui les a marquées pour la vie : l’amour sans amour, le sexe dans la domination, la possession du plus faible par le plus fort, du sincère par le cynique, de l’innocent par le pervers.
On comprend très bien ce phénomène dans un très beau film appelé « A la recherche de Mr. Goodbar ». L’héroïne, interprétée par Diane Keaton, fait l’amour tendrement avec un homme un peu plus âgé qu’elle, et s’abandonne, émerveillée de la douceur et de la volupté qu’elle en éprouve.
Lui se lève et s’en va, l’ignorant.
Elle ne s’en remettra jamais. Elle a donné le meilleur d’elle-même, il l’a abusée, trompée, exploitée. Elle deviendra une coucheuse qui consommera les hommes comme on l’a consommée. Jusqu’à la lie, elle en mourra.

L’écrivain pédophile n’acceptera jamais de voir l’intensité du malheur qu’il dispense, de la destruction qu’il opère, des traumatismes qu’il laisse derrière lui. Pour lui la pédophilie est bonne, et la raison pour laquelle la société la juge inacceptable est la jalousie sexuelle des parents. Comme si tout adulte était un pédophile, et surtout comme si le point de vue des enfants devait systématiquement être défendu par d’autres qu’eux.
On permettra peut-être à l’une de leurs victimes de prendre sa plume à son tour.
C’est comme femme que je réponds à ce monsieur, pas comme mère. Jamais je ne serai assez vieille pour que mon adolescence et mon enfance me soit étrangères. J’en garde des souvenirs précis, moi aussi j’écrivais.
L’amour est-il un crime ?
Poser la question, c’est y répondre. Non, l’amour n’est pas, n’a jamais été et jamais ne sera un crime. L’amour, c’est la valeur suprême, absolue. Seuls les pisse-froid, les malades mentaux et les salauds oseraient prétendre le contraire.
Posons la question différemment : les pédophiles aiment-ils les enfants ? Ce serait plus honnête ainsi.
Le directeur d’un foyer pour enfants raconte qu’un jour il a trouvé un pédophile qui rôdait dans les couloirs de son établissement. Alors qu’il le mettait dehors, l’autre a accusé : « vous allez vous opposer à une histoire d’amour ».
Grâce à des arguments de ce type, les pédophiles et leurs complices (par bêtise, ignorance ou en connaissance de cause), prétendent assimiler la lutte contre la pédophilie à la lutte contre l’amour. Qui aimerait passer pour un tel rétrograde ?
Le pédophile aime les enfants, c’est dit dans le mot, on ne se bat pas contre l’étymologie ! C’est ce que diront un jour, sur France Inter, à une heure d’écoute maximum, des journalistes pris à partie par un auditeur à propos de Marc Dutroux.
– Pourquoi, disait l’auditeur, dites-vous tout le temps « le pédophile Marc Dutroux », comme si on pouvait assimiler les pédophiles à ce monstre tueur d’enfants ? Cessez donc d’utiliser ce terme. Dutroux tue les enfants, c’est donc un pédocide.
La règle du jeu de l’émission consiste à faire commenter ou répondre aux interpellations des auditeurs par un petit groupe de journalistes de la station. Ce matin-là, ils furent unanimes à approuver la remarque de l’auditeur. Il fallait cesser de dire « pédophile », celui qui aime les enfants, et dire à présent « pédocide », qui tue les enfants, pour permettre aux auditeurs de ne pas confondre un assassin avec un pédophile.
Un pédophile ne peut pas tuer les enfants, puisqu’il les aime.
Rôtis ou à la croque au sel ?
C’est l’amour à toutes les sauces, ce mot magique dont se sert la société pour masquer toutes ses turpitudes et faire taire les victimes. Quand mon père me battait à s’en donner des crampes, on m’expliquait que c’était sa façon de m’aimer. Le père violent qui cogne, aime son enfant. La mère qui l’abandonne aussi. Le mari qui viole sa femme l’aime à sa manière, comme fait le maquereau qui tabasse sa gagneuse. Et le pédophile aime l’enfant, comme notre écrivain aime ses petites amies.
Et moi j’aime la salade à l’ail.
On prétend de temps à autre que c’est une des faiblesses de la langue française que de ne pas savoir distinguer entre l’amour des êtres et le goût pour ce que l’on consomme.
Je ne le crois pas. La langue française est une langue riche qui dit bien ce qu’elle dit, et si on fait mine de confondre, ce n’est pas faute de vocabulaire. Aimer un être, tout le monde sait ce que ça veut dire, ou a les moyens de le savoir. Et chacun peut, sans avoir fait une agrégation de lettres, faire le distinguo entre aimer quelqu’un et aimer la bière.
Celui qui drague, qui cherche à tremper son biscuit, et d’avance annonce que ce sera une histoire d’amour, fait mine de prendre son interlocuteur pour un imbécile. Comme si une histoire d’amour pouvait se programmer et être autre chose que la rencontre de deux personnes.
Le pédophile ne recherche pas à rencontrer des êtres, il cherche à coucher avec des pré pubères. Celui qui prétendra ne pas saisir la nuance est un menteur.
C’est sans doute parce qu’il sait cela parfaitement, que l’écrivain pédophile prétend que ce sont les enfants qui le cherchent. Quand on lui demande d’expliquer son attirance pour les gosses, il réplique qu’il ne peut que constater le fait : il ne plaît pas aux femmes mais aux enfants. Ce faisant, il renverse les termes de la proposition en prétendant que ce sont les lycéennes qui lui poursuivent, lui pauvre innocent qui n’y peut mais et ne fait que céder çà leurs avances.
Ainsi font les pères incestueux qui vous affirment, droit dans les yeux, que « cette petite salope, c’est elle qui m’a cherché ».
Le pédophile ne peut être coupable, il n’est même pas responsable.

En tous cas une chose est sûre : si on se réfère uniquement à ce que raconte notre auteur, la participation tout à fait volontaire des jeunes filles à ces joutes sexuelles est évidente. Il ne les viole pas, en tous cas pas au fil des pages.
Cela permet-il pour autant de conclure qu’il n’en abuse pas ? Que dirait-on à un dealer qui assurerait qu’il n’a jamais forcé un gosse à se piquer ?
Le compte-rendu d’un de ses livres nous explique comment il procède pour draguer : « les mêmes mots, les mêmes ficelles et trucs, il les a redits à chacune, il les a refaits sans vergogne ».
Tiens donc ! Trucs et ficelles, vergogne… Il mentirait donc un peu tout de même, et son incomparable honnêteté littéraire le pousse à le reconnaître.
Et abuser, c’est quoi d’autre ?

La jeune fille qui cède au baratin du séducteur et à son désir légitime de faire l’amour, ne déconnecte pas le sexe de l’amour, pour elle les deux sont liés. Et elle sera persuadée d’avoir de l’importance aux yeux de l’homme à qui elle donne du plaisir.
C’est cela l’abus. Dans un de ses romans dont il est si fier, l’auteur narre très bien l’illusion d’une toute jeune fille qui soupire « après ce qu’on a vécu ensemble, jamais tu ne me quitteras ». Elle a donné le meilleur d’elle-même et en a éprouvé le grand tremblement, elle est sûre que c’est pour la vie et c’est ce qu’elle désire.
S’il avait dit dès le début : « j’ai envie de vous baiser et ce sera une fois par semaine au milieu de dizaines d’autres. Jamais nous ne passerons de nuit ensemble, et je ferai dans mes livres des comparaisons de votre impudeur et de votre savoir-faire avec ceux des centaines qui vous ont précédées », ça se passerait différemment.
Le propre de l’innocence est de croire que le menteur dit la vérité. Il faut avoir vécu pour savoir décrypter le mensonge, c’est justement ce qui manque aux jeunes filles qu’il consomme, c’est pour cela qu’il les recherche.
Le pédophile est bien un flétrisseur d’innocence.

Si les pédophiles aiment les enfants, ils ne sauraient leur faire de mal. C’est sans doute en développant cet argument que les partisans des trois pédophiles emprisonnés réussirent en 1977 à soutirer la signature de quelques noms prestigieux.
En tous cas on l’espère.
Pourtant la lecture de la presse au lendemain du procès donnait des indications plus que claires sur l’amour en question. Alors qu’il était fait état de « photos et films naturistes avec conclusion érotique » (que c’est beau !), on apprendra qu’on pouvait également qualifier ça de partouze mettant en scène six adolescents de douze à quinze ans dont un frère et sa sœur âgés de treize, avec fellation, sodomie et masturbations réciproques pour tout le monde.
« Ce qui m’intéressait, c’était de voir la sexualité des enfants », dira un inculpé.
Pas s’exciter devant mises en scènes odieuses, non, étudier. Et enseigner l’amour.

Evidemment l’amour n’est pas un crime. La pédophilie, elle, en est un.
On aurait aimé que les signataires de la pétition1, lisant enfin de quoi il s’agissait, donnent leurs réactions à la découverte des faits. Ils sont, depuis vingt ans, d’un silence inquiétant sur le sujet. On en a tout de même retrouvé un qui a accepté de monter au créneau pour pourfendre les salauds qui poussent les innocents au suicide. Innocents consommateurs de cassettes, poussés au suicide par l’opprobre.
Si c’est ça la gauche, c’est une gauche qui pue, et le fait qu’il y en ait autant à droite et chez les sectateurs de l’ordre moral ne change rien à l’affaire. Au moins ces derniers font-ils leurs coups en douce et ne les justifient-ils pas. La gauche, elle, a justifié la pédophilie, elle l’a défendue, l’a promue, en a fait l’apologie.
« Découvrir en 1990 que des jeunes filles de seize ans font l’amour avec un homme de trente ans de plus, la belle affaire ! » écrivait la journaliste de gauche en parlant des amours anodines du maître.
La très jeune femme qui va faire l’amour avec un homme d’âge mûr n’en sortira certainement pas traumatisée s’ils s’aiment. Elle mettra des années à ne probablement jamais s’en remettre si elle n’a été dans ses bras qu’un instrument interchangeable dont la seule qualité est d’avoir été innocente.
Je ne vois personnellement rien d’immoral au fait qu’une jeune fille de seize ans aime un homme de cinquante ou plus. Aimer c’est aimer, l’amour sait transgresser aussi bien les clans, les classes, les races que les générations.
Mais l’amour est ce qu’éprouve une personne envers une autre personne. L’institutrice américaine qui s’est retrouvée enceinte des faits de son élève noir de treize ans éprouve certainement pour lui un amour authentique, qui lui a fait surmonter toute la réprobation sociale, refuser l’avortement, et affronter le public. Leur amour est le contraire d’un crime. Prétendre que les dragueurs sadiques qui s’excitent de la domination qu’ils exercent sur leurs proies sont également des amoureux est un mensonge éhonté, une justification aberrante et criminelle de la perversion au nom de la liberté.
Ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre. Chacun a le droit de faire l’amour avec le partenaire qui partage le même projet que lui. S’en prendre aux enfants au titre qu’ils sont des êtres sexués est un abus fondé sur le mensonge, le pouvoir et la violence.
Je pense également que les enfants ont un sexe, et qu’ils ont des désirs d’ordre sexuel. Dès l’école maternelle, j’ai le souvenir d’avoir été amoureuse de beaux petits garçons dont le nom reste encore gravé dans ma mémoire. J’affirme que je n’ai jamais pour autant désiré m’en faire sodomiser, et que même si j’ai su être amoureuse des beaux amis de mon papa, je n’ai jamais rêvé que je leur faisais une fellation.
De toute façon, ma sexualité de petite fille se passait de passage à l’acte. L’eussé-je désiré, il était de la responsabilité de l’adulte d’y mettre une barrière.

Durant la semaine qui vit la venue du pape Jean-Paul II en France, un hebdomadaire publia, illustrée par un diablotin tout de rouge vêtu, une lettre ouverte écrite par un journaliste en réponse à une jeune fille de seize ans.
La jeune fille avait fait paraître, dans un autre magazine, un courrier dans lequel elle faisait état, entre autres, d’une moralité stricte et d’un désir de chasteté affiché.
Le journaliste utilisa un ton ironique et mordant pour pousser l’adolescente dans ses contradictions, il n’y a là rien de fâcheux.
Mais dans sa conclusion, avant que d’embrasser « chastement » la jeune fille (pourquoi spécifier ?), il lui conseilla quelques lectures destinées à lui faire passer agréablement le temps.
Je n’ai lu aucun des titres qu’il donne, sauf un : « L’Histoire de l’œil » de Georges Bataille, pour les besoins du présent écrit. Une saloperie pleine de viols et d’orgies, où le sexe rime avec violence, méchanceté et latrines.
Il aurait pu suggérer Roméo et Juliette ou Belle du Seigneur, qui ne poussent certainement pas à la chasteté. Il a préféré faire comme s’il devait y avoir d’un côté la continence et de l’autre une sexualité de sang et de merde, de cris et de larmes. D’un côté l’ordre moral, de l’autre la perversion.
Et l’amour dans tout ça ?

Marion Sigaut, 

Notes :

1  Alain CunyAndré GlucksmannAnne Querrien, Bernard Dort, Dr. Bernard Kouchner, Dr. Bernard Muldworf (psychiatre), Bertrand Boulin (fils du ministre RPR Robert Boulin), Catherine Millet, Catherine Valabrègue, Christian Hennion (journaliste), Christiane Rochefort, Dr. Claire Gellman (psychologue), Claude d’Allonnes, CopiDaniel GuérinDanielle Sallenave, Dionys Mascolo, Fanny Deleuze, Félix GuattariFrancis PongeFrançois Châtelet, François Régnault, Françoise d’Eaubonne, Françoise Laborie, Gabriel MatzneffGeorges Lapassade, Gérard Soulier, Dr. Gérard Vallès (psychiatre), Gilles Deleuze, Gilles Sandier, Grisélidis RéalGuy Hocquenghem, Hélène Védrine, Jack Lang, Jacques Henric, Jean-François LyotardJean-Louis Bory, Jean-Luc Henning, Jean-Marie Vincent, Jean-Michel Wilheim, Jean-Paul Sartre, Jean-Pierre Colin, Jean-Pierre Faye, Judith Belladona, Louis Aragon, Madeleine Laïk, Marc Pierret, Marie Thonon, Dr. Maurice Erne (psychiatre), Michel Bon (également psychosociologue), Michel Cressole, Michel Leyris, Négrepont , Olivier Revault d’Allonnes, Patrice Chéreau, Philippe Gavi, Philippe Sollers, Dr. Pierre-Edmond Gay (psychanalyste), Pierre Guyotat, Pierre Hahn, Pierre Samuel, Dr. Pierrette Garrou (psychiatre), Raymond Lepoutre, René Schérer, Dr. Robert Gellman (psychiatre), Roland BarthesSimone de Beauvoir, Victoria Therame, Vincent Montail.